Les agressions sexuelles ce n’est pas lol

Aujourd’hui j’ai vu circuler cette charmante image sur une page végane francophone de Facebook. Quand j’ai vu l’image au premier abord, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de dénoncer une publicité sexiste, mais non. Apparemment des gens ont trouvé cela suffisamment drôle pour avoir envie de partager cette image et provoquer une franche partie de rigolade.

 Attention: image de merde: 

Affiche qui se moque de l'intégrité physique des femmes, qu'es-ce qu'on se marre.

Affiche qui se moque de l’intégrité physique des femmes, qu’est-ce qu’on se marre.

On pourrait en rester là, se dire que c’est juste de l’humour, ça va y’a pas mort d’homme hein. Sauf que non. L’image très rigolote qui est partagée, là, rigole d’une agression sexuelle, tranquillou. Alors okay, on devrait se dire que depuis le temps, nous la classe des femmes et/ou assigné-es comme tel-les on devrait avoir l’habitude. On devrait laisser passer, ne pas faire de vagues, on devrait rire avec l’oppresseur, parce que bon sang de bois, CEY DE LHUMOUR JE SUIS CHARLIE LIBERTEEEEY DEXPRESSION.

Je vais faire lea relou, lea chiant-e, l’hystérique et lea castratreur-ice de service, mais non, la liberté d’expression n’a jamais signifié être autorisé à dire n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment. La liberté d’expression n’a jamais signifié pouvoir tenir des propos puants à l’encontre de groupes oppressés et qui s’en passeraient bien. La liberté d’expression, ce n’est pas faire la promotion des agressions sexuelles et du viol sur la classe des femmes. La liberté d’expression, ce n’est pas tenir des propos super violents pour ensuite aller chouiner quand cela provoque la colère des individu-es concerné-es. La liberté d’expression, elle ne va pas que dans un sens, et quand on dit de la merde, il faut s’attendre au retour de bâton.

Cette image, qu’un bien grand monde a l’air de trouver innocente, est extrêmement nocive, et ce pour plusieurs raisons. Déjà, et c’est encore le moins problématique face à la violence des propos, elle ne s’adresse qu’aux femmes, parce que c’est bien connu, y’a que les bonnes femmes qui vont faire les courses, c’est un truc de gonzesses, on sait jamais, les cismecs pourraient perdre leur virilité en poussant un cadis. Après tout hein, faire les courses ça sert à faire à bouffer, et c’est évident que la cuisine c’est un lieu réservé aux femelles…

Outre le fait que le simple fait d’assigner les femmes aux courses ménagères est déjà sexiste en soi, l’image est censé faire rire parce que… je ne sais plus trop, en fait. Je ne suis plus vraiment habitué-e à l’humour oppressif. Expliquez-moi, celleux que ça fait rire : en quoi c’est drôle de comparer les femmes à des fruits, de les réduire à des objets ? En quoi c’est drôle de toucher le corps d’une femme qui n’a rien demandé et piétiner allègrement son consentement ? Ahlalala une pêche, une femme, même combat, qu’est-ce qu’on se marre ! Les agressions sexuelles qu’est-ce que c’est amusant !

Alors oui, JE SAIS, cette affiche n’est pas à prendre au pied de la lettre, D’ACCORD les vendeurs de ce magasin ne vont (probablement) pas s’attaquer aux femmes qui font leurs courses. Il n’empêche, qu’au vu des réactions visant à calmer le jeu, en mode « c’est de l’humour faut pas s’offusquer », tout le monde n’a pas compris qu’on parlait là d’agressions sexuelles. Qu’on parlait là de l’intégrité du corps des femmes. Ce qu’il en ressort, c’est qu’on baigne en pleine culture du viol, encore et toujours, et que non seulement nous (la société, les individus) ne sommes pas capables d’identifier une agression sexuelle quand une publicité, une blague, un film en fait mention, mais en plus nous en rigolons. Nous rigolons d’une violence infligée à la classe des femmes parce que nous sommes incapables de voir la gravité de ces actes. Nous rigolons d’une violence tellement banale qu’une femme sur six en subit au cours de sa vie. Oui, vous avez bien lu. Alors pour débanaliser ces actes graves aux conséquences souvent désastreuses pour les victimes, il serait peut-être temps, pour commencer, d’arrêter de faire des blagues dessus. Il serait temps d’identifier la culture du viol pour ce qu’elle est : une culture qui, en banalisant les viols, les autorise. Il serait temps de cesser de faire culpabiliser les victimes d’agressions sexuelles et de viols : quand vous rigolez, c’est elles qui triment. C’est elles qui n’ont pas la force d’aller porter plainte quand elles savent que tout le monde considère que ce qu’elles ont subi, ce n’est pas bien grave. Qu’au fond, elles aiment ça. Nous ne vivons pas en dehors de la société, en dehors des médias, en dehors du monde : nous en subissons l’influence, inconsciemment. A chaque blague sur les agressions sexuelles que vous faites, c’est l’intégrité du corps de femmes et assignées femmes qui s’en prend plein la tronche. A chaque blague, chaque film, chaque photo, chaque propos, et c’est une femme qui en subira les conséquences, tôt ou tard.

Donc non, c’est trop facile de dire que c’est de l’humour quand c’est les femmes qui trinquent . L’humour est une arme, et bizarrement, on ne voit jamais (ou rarement) de vannes sur les groupes dominants, de la part des dominants. Pas de petite blague sur les hommes cis hétéro blancs en réserve par hasard ? Ah bien sûr que ça n’existe pas, puisque quand vous remplacez une blague opressive par les termes « mec cis hétéro blanc », bizarrement la blague n’est plus drôle du tout. Peut-être parce qu’il n’y avait, au départ, absolument rien de drôle et que c’est le groupe visé qui donne toute sa saveur puante à la blague.

Alors, et tant pis si on me traite de féminazi hystérique, mais pitié : la prochaine fois que vous voulez rigoler du consentement des femmes : FERMEZ-LA.

Petit récapitulatif des liens présents dans l’article et autres sur le sujet – lisez-les avant de commenter !

Statistiques sur les violences de genre, sur le site du Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et Les Hommes

Autres chiffres de référence sur les violences faites aux femmes, sur le site du Ministère des affaires sociales, de la santé et du droit des femmes

Conséquences des agressions sexuelles et des viols : la mémoire traumatique

Tumblr pastiche visant à dénoncer les blagues oppressives, en remplaçant toute mention (femme, noir, juif…) par « homme hétéro cis blanc »

Article rédigé par un sociologue sur l’humour et la non-validité du poncif « on peut rire de tout »

Comprendre la culture du viol, sur le blog de Crêpe Georgette

Plus personnellement, un exemple de la banalisation d’une agression sexuelle que j’ai subie l’année dernière


PS: cet article n’a même pas abordé l’aspect oppressif qui peut exister dans la sphère militante végane,  et mériterait de plus amples approfondissements, mais il va de soi qu’on ne peut se prétendre végane, c’est-à-dire lutter contre l’oppression des animaux non-humains, tout en validant une (ou plusieurs) autres oppressions, notamment envers les femmes ou assignées femmes. On ne peut se révolter contre une oppression tout en trouvant parfaitement légitime une autre, ça n’a pas de sens. On est contre l’injustice, point barre.

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Non-binarité, mon vécu et son lien avec le sexisme

Il n’a jamais vraiment été question de traiter de la question de la non-binarité sur ce blog, tout simplement car je n’étais pas légitime à en parler puisque je me considérais comme cis. Du moins c’est ce que je pensais.

Le problème, c’est que je ne suis pas vraiment sûre de l’être, cis. Tant que je me contentais de me positionner d’un point de vue strictement binaire, c’était certes évident : je suis née assignée de sexe féminin, je ne me suis jamais identifiée en tant que garçon, je n’ai jamais voulu être un garçon (quoique, j’y reviendrai plus tard). Donc sexe biologique = identité de genre = femme = cis. CQFD.

Néanmoins, il est impossible de raisonner uniquement en terme de binarité homme/femme, tout simplement car il y a une multitude de personnes ne se retrouvant dans aucune de ces étroites catégories… Qui sont, je le rappelle, socialement construites. Certes il y a des êtres humains dotés d’un pénis et d’autres dotés d’une vulve (il y a aussi des êtres humains qui sont dotés d’un peu ou de beaucoup des deux à la fois). Néanmoins c’est nous qui leur donnons du sens en les étiquetant « homme » d’un côté et « femme » de l’autre. Nous aurions pu diviser l’humanité sur d’autres critères biologiques, la couleur des cheveux, la taille… Or pas de chance pour les individus classés « femmes », c’est sur le critère du sexe que cette division devenue indiscutable s’est établie. Cette division a débouché sur un classement hiérarchique, et tadam ! le patriarcat est né en plaçant la catégorie « femmes » sous la domination masculine. Mais tel n’est pas le sujet de cet article et je m’excuse d’avance des raccourcis simplistes, si vous voulez plus de précision sur la construction sociale homme/femme, je vous invite à lire l’introduction et le premier chapitre du manuel Introduction aux études sur le genre (et lisez tout le bouquin tant qu’à faire).

Du coup, si l’on s’interroge sur son identité de genre en gardant en tête qu’il n’y a pas seulement « l’homme » ou « la femme », mais des hommes et des femmes et des individus ni hommes ni femmes, ou bien les deux à la fois… On se rend compte qu’il y a en fait une multitude de genres et de possibilités – j’ai presque envie de dire qu’il y a autant de possibilités qu’il y a d’individus -.

Je pense que le sexisme et la cisnormativité altère notre conscience de notre identité. Combien de fois j’ai pu dire en rigolant (ou pas d’ailleurs) que je n’étais pas une vraie fille parce que je n’aimais pas les vêtements trop féminins ni les activités habituellement considérées comme réservées aux femmes ? Or, depuis quand être une femme se réduit à porter une robe ou bien aimer acheter des vêtements ? Pendant longtemps, j’ai été incapable de me définir comme appartenant à la catégorie femme. Ado, faute de connaître un vocabulaire adapté, faute de savoir qu’il était possible de dépasser le spectre homme/femme, je me disais souvent que j’étais asexuée. Pas dans le sens où je n’avais ni organes sexuels ni libido, mais dans le sens où je ne me reconnaissais pas dans ces catégories où je me sentais forcée d’appartenir.

Le sexisme a un rôle énorme à jouer là-dedans : comment se définir en tant que femme, quand ce qui est perçu comme féminin est dévalorisé, jugé inférieur, futile et sans importance ? J’avais intériorisé le sexisme ambiant dans lequel nous grandissons tous-tes. Moi aussi je méprisais les filles, je les trouvais futiles à parler de garçons, de ne s’intéresser qu’au shopping et à lire des magazines féminins ridicules. Quand j’étais toute jeune ado, il n’était même pas possible pour moi de penser qu’une fille qui adore les vêtements puisse aussi adorer autre chose, puisse être autre chose qu’un être humain sans intérêt. Être féminine et aimer les jeux vidéo ? Pff, ridicule ! Elle ment, elle dit ça pour s’attirer les bonnes grâces des mecs ! Oui, inutile de dire qu’à douze-treize ans j’étais imbuvable. Je suis probablement passée à côté de belles amitiés à cause de ces préjugés qu’on nous incombe à la louche.

Dans ces conditions où le féminin n’est réduit à rien de sérieux, voire est haï et haïssable, comment accepter d’être de genre féminin ? Pour moi, c’était insupportable. J’étais incapable de correspondre aux clichés qu’on attendait de mon genre, ce qui a forcément abouti au fait que je haïssais profondément être de sexe féminin. Inutile de dire donc que je me haïssais et que je haïssais mon corps (qui a eu la bonne idée de faire une puberté précoce – à douze ans j’avais déjà à peu de différences près un corps de femme adulte). Du coup, me dire que j’étais asexuée, c’était un peu mon échappatoire, mon moyen de nier mon corps qui changeait et surtout, surtout, NE PAS ETRE UNE FILLE. Être une fille c’est être faible, c’est être dépendante des garçons, c’est être nulle. Je ne voulais pas ça, à aucun prix.

Néanmoins, je n’ai jamais vraiment voulu être un garçon. J’ai déjà envié les garçons de pouvoir être plus libres que les filles (je me souviens d’une fois où, toute jeune, huit ou neuf ans à peine, à une réunion de famille, tous mes cousins sont allés jouer dehors. Mais moi, on m’avait forcé de porter une jupe alors que je détestais ça. Je ne suis pas allée jouer avec mes cousins comme d’habitude ce jour-là, car j’avais honte de mes habits de fille dans lesquels je n’étais pas libre de courir à ma guise, sans être gênée par le vêtement. La jupe est un fourreau qui entrave la liberté de mouvement. J’ai conçu très tôt qu’une jupe (ou une robe) assigne surtout une femme à sa place supposée : assise, à l’intérieur, sage, sans mouvement brusque (de peur de faire remonter le tissu)… Sans que cela soit bien conscient, j’ai catégoriquement refusé de porter des jupes et des robes jusqu’à très très récemment.).

Si j’avais grandi dans une société égalitaire, mon vécu lié à mon identité de genre aurait-il été le même ? Est-ce que j’ai bel et bien détesté être une femme car nous vivons dans une société qui continue de détester les femmes ?

Passée la délicate étape de l’adolescence, et jusqu’il n’y a pas très longtemps, soit je ne me posais pas la question, soit la réponse coulait de source : je suis une femme, quand bien même je ne corresponds pas aux clichés liés à la féminité. Néanmoins, encore aujourd’hui, après mes quelques années de lecture féministes et/ou sur le genre, je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise face à cette affirmation. Je suis une femme, oui, mais…

Je ne peux plus me cacher derrière l’excuse du sexisme intériorisé : j’ai pleine conscience qu’il n’y a aucun mal à être une femme, qu’il n’y a pas d’activité ou de passe-temps « féminins » ni « masculins », qu’on peut être un mec et aimer se maquiller, on peut être une femme et roter en buvant de la bière, et que les activités ou loisirs traditionnellement assignés aux femmes tels que le maquillage ou le shopping ne sont pas plus superficiels qu’autre chose.

Je suis une femme, mais pas que. La non-binarité existe et s’il est encore trop tôt pour moi pour m’identifier en tant que tel, la catégorie « femme » reste trop étroite pour moi, quand bien même j’aurais balayé tout le sexisme devant ma porte. Je ne me suis jamais identifiée en tant que mec, et cela ne m’arrivera probablement jamais. Néanmoins, je me rends compte que la neutralité, peut-être pas tout le temps certes, est une identité dans laquelle je me reconnais cependant le plus. Je me considère souvent en tant que femme, mais il y a aussi une bonne partie du temps ou je me considère comme neutre. Je m’interroge et me dis que même si je ne suis peut-être pas 100 % neutre, je ne suis pas non plus 100 % femme. Être identifiée en tant que femme me fatigue souvent, je préférerais qu’on arrête tout simplement de penser à moi en tant que femme mais en tant qu’individu.

La question est difficile, et je suis incapable de trouver une réponse pour le moment. Être femme me fatigue-t-il à cause du sexisme que je me prends nécessairement dans la gueule, ou bien est-ce plus profond ? N’est-il pas légitime pour tout le monde de vouloir être perçu comme un individu avant d’être réduit à son genre ?

Je voudrais pouvoir emmerder profondément les normes genrées et la binarité homme/femme et vivre ma vie comme je l’entends sans me coller aucune étiquette, mais évidemment c’est naïf et impossible dans une société où être cis (et hétéro) est la norme, c’est impossible qu’on me fiche la paix vis-à-vis de mon genre quand on me renvoie sans cesse celui-ci au visage.

Ainsi, pour le moment, où je n’en suis finalement qu’à la genèse d’une réflexion qui nécessite des approfondissements, et où je continue de percevoir des avantages en tant que cis (ou supposée cis), je ne peux m’identifier en tant que non-binaire, j’aurais l’impression d’insulter celleux pour qui s’assumer en tant que tel relève du défi quotidien. Je n’ai pas envie de faire du « gender-blind » et dire « je m’en fiche du genre on est tous pareil chacun fait ce qu’il veut s’identifie à ce qu’il veut et tout est simple dans le meilleur des mondes tralala youpi » car c’est faux, dire cela en tant que cis c’est juste indécent pour les personnes trans et non-binaires.

Cet article n’aura pas vraiment eu le mérite d’y voir plus clair pour moi, néanmoins il pose une base de réflexion qui me semblait nécessaire dans ma vie, là et maintenant. J’ai surtout parlé de mon vécu, et quand je ne parle pas de mon vécu j’ose espérer n’avoir pas dit de la merde. S’il y a des personnes concernées qui ont été blessées par des paroles problématiques, n’hésitez pas à me le signaler et je rectifierai si besoin.