Non-binarité, mon vécu et son lien avec le sexisme

Il n’a jamais vraiment été question de traiter de la question de la non-binarité sur ce blog, tout simplement car je n’étais pas légitime à en parler puisque je me considérais comme cis. Du moins c’est ce que je pensais.

Le problème, c’est que je ne suis pas vraiment sûre de l’être, cis. Tant que je me contentais de me positionner d’un point de vue strictement binaire, c’était certes évident : je suis née assignée de sexe féminin, je ne me suis jamais identifiée en tant que garçon, je n’ai jamais voulu être un garçon (quoique, j’y reviendrai plus tard). Donc sexe biologique = identité de genre = femme = cis. CQFD.

Néanmoins, il est impossible de raisonner uniquement en terme de binarité homme/femme, tout simplement car il y a une multitude de personnes ne se retrouvant dans aucune de ces étroites catégories… Qui sont, je le rappelle, socialement construites. Certes il y a des êtres humains dotés d’un pénis et d’autres dotés d’une vulve (il y a aussi des êtres humains qui sont dotés d’un peu ou de beaucoup des deux à la fois). Néanmoins c’est nous qui leur donnons du sens en les étiquetant « homme » d’un côté et « femme » de l’autre. Nous aurions pu diviser l’humanité sur d’autres critères biologiques, la couleur des cheveux, la taille… Or pas de chance pour les individus classés « femmes », c’est sur le critère du sexe que cette division devenue indiscutable s’est établie. Cette division a débouché sur un classement hiérarchique, et tadam ! le patriarcat est né en plaçant la catégorie « femmes » sous la domination masculine. Mais tel n’est pas le sujet de cet article et je m’excuse d’avance des raccourcis simplistes, si vous voulez plus de précision sur la construction sociale homme/femme, je vous invite à lire l’introduction et le premier chapitre du manuel Introduction aux études sur le genre (et lisez tout le bouquin tant qu’à faire).

Du coup, si l’on s’interroge sur son identité de genre en gardant en tête qu’il n’y a pas seulement « l’homme » ou « la femme », mais des hommes et des femmes et des individus ni hommes ni femmes, ou bien les deux à la fois… On se rend compte qu’il y a en fait une multitude de genres et de possibilités – j’ai presque envie de dire qu’il y a autant de possibilités qu’il y a d’individus -.

Je pense que le sexisme et la cisnormativité altère notre conscience de notre identité. Combien de fois j’ai pu dire en rigolant (ou pas d’ailleurs) que je n’étais pas une vraie fille parce que je n’aimais pas les vêtements trop féminins ni les activités habituellement considérées comme réservées aux femmes ? Or, depuis quand être une femme se réduit à porter une robe ou bien aimer acheter des vêtements ? Pendant longtemps, j’ai été incapable de me définir comme appartenant à la catégorie femme. Ado, faute de connaître un vocabulaire adapté, faute de savoir qu’il était possible de dépasser le spectre homme/femme, je me disais souvent que j’étais asexuée. Pas dans le sens où je n’avais ni organes sexuels ni libido, mais dans le sens où je ne me reconnaissais pas dans ces catégories où je me sentais forcée d’appartenir.

Le sexisme a un rôle énorme à jouer là-dedans : comment se définir en tant que femme, quand ce qui est perçu comme féminin est dévalorisé, jugé inférieur, futile et sans importance ? J’avais intériorisé le sexisme ambiant dans lequel nous grandissons tous-tes. Moi aussi je méprisais les filles, je les trouvais futiles à parler de garçons, de ne s’intéresser qu’au shopping et à lire des magazines féminins ridicules. Quand j’étais toute jeune ado, il n’était même pas possible pour moi de penser qu’une fille qui adore les vêtements puisse aussi adorer autre chose, puisse être autre chose qu’un être humain sans intérêt. Être féminine et aimer les jeux vidéo ? Pff, ridicule ! Elle ment, elle dit ça pour s’attirer les bonnes grâces des mecs ! Oui, inutile de dire qu’à douze-treize ans j’étais imbuvable. Je suis probablement passée à côté de belles amitiés à cause de ces préjugés qu’on nous incombe à la louche.

Dans ces conditions où le féminin n’est réduit à rien de sérieux, voire est haï et haïssable, comment accepter d’être de genre féminin ? Pour moi, c’était insupportable. J’étais incapable de correspondre aux clichés qu’on attendait de mon genre, ce qui a forcément abouti au fait que je haïssais profondément être de sexe féminin. Inutile de dire donc que je me haïssais et que je haïssais mon corps (qui a eu la bonne idée de faire une puberté précoce – à douze ans j’avais déjà à peu de différences près un corps de femme adulte). Du coup, me dire que j’étais asexuée, c’était un peu mon échappatoire, mon moyen de nier mon corps qui changeait et surtout, surtout, NE PAS ETRE UNE FILLE. Être une fille c’est être faible, c’est être dépendante des garçons, c’est être nulle. Je ne voulais pas ça, à aucun prix.

Néanmoins, je n’ai jamais vraiment voulu être un garçon. J’ai déjà envié les garçons de pouvoir être plus libres que les filles (je me souviens d’une fois où, toute jeune, huit ou neuf ans à peine, à une réunion de famille, tous mes cousins sont allés jouer dehors. Mais moi, on m’avait forcé de porter une jupe alors que je détestais ça. Je ne suis pas allée jouer avec mes cousins comme d’habitude ce jour-là, car j’avais honte de mes habits de fille dans lesquels je n’étais pas libre de courir à ma guise, sans être gênée par le vêtement. La jupe est un fourreau qui entrave la liberté de mouvement. J’ai conçu très tôt qu’une jupe (ou une robe) assigne surtout une femme à sa place supposée : assise, à l’intérieur, sage, sans mouvement brusque (de peur de faire remonter le tissu)… Sans que cela soit bien conscient, j’ai catégoriquement refusé de porter des jupes et des robes jusqu’à très très récemment.).

Si j’avais grandi dans une société égalitaire, mon vécu lié à mon identité de genre aurait-il été le même ? Est-ce que j’ai bel et bien détesté être une femme car nous vivons dans une société qui continue de détester les femmes ?

Passée la délicate étape de l’adolescence, et jusqu’il n’y a pas très longtemps, soit je ne me posais pas la question, soit la réponse coulait de source : je suis une femme, quand bien même je ne corresponds pas aux clichés liés à la féminité. Néanmoins, encore aujourd’hui, après mes quelques années de lecture féministes et/ou sur le genre, je ne peux m’empêcher de ressentir un malaise face à cette affirmation. Je suis une femme, oui, mais…

Je ne peux plus me cacher derrière l’excuse du sexisme intériorisé : j’ai pleine conscience qu’il n’y a aucun mal à être une femme, qu’il n’y a pas d’activité ou de passe-temps « féminins » ni « masculins », qu’on peut être un mec et aimer se maquiller, on peut être une femme et roter en buvant de la bière, et que les activités ou loisirs traditionnellement assignés aux femmes tels que le maquillage ou le shopping ne sont pas plus superficiels qu’autre chose.

Je suis une femme, mais pas que. La non-binarité existe et s’il est encore trop tôt pour moi pour m’identifier en tant que tel, la catégorie « femme » reste trop étroite pour moi, quand bien même j’aurais balayé tout le sexisme devant ma porte. Je ne me suis jamais identifiée en tant que mec, et cela ne m’arrivera probablement jamais. Néanmoins, je me rends compte que la neutralité, peut-être pas tout le temps certes, est une identité dans laquelle je me reconnais cependant le plus. Je me considère souvent en tant que femme, mais il y a aussi une bonne partie du temps ou je me considère comme neutre. Je m’interroge et me dis que même si je ne suis peut-être pas 100 % neutre, je ne suis pas non plus 100 % femme. Être identifiée en tant que femme me fatigue souvent, je préférerais qu’on arrête tout simplement de penser à moi en tant que femme mais en tant qu’individu.

La question est difficile, et je suis incapable de trouver une réponse pour le moment. Être femme me fatigue-t-il à cause du sexisme que je me prends nécessairement dans la gueule, ou bien est-ce plus profond ? N’est-il pas légitime pour tout le monde de vouloir être perçu comme un individu avant d’être réduit à son genre ?

Je voudrais pouvoir emmerder profondément les normes genrées et la binarité homme/femme et vivre ma vie comme je l’entends sans me coller aucune étiquette, mais évidemment c’est naïf et impossible dans une société où être cis (et hétéro) est la norme, c’est impossible qu’on me fiche la paix vis-à-vis de mon genre quand on me renvoie sans cesse celui-ci au visage.

Ainsi, pour le moment, où je n’en suis finalement qu’à la genèse d’une réflexion qui nécessite des approfondissements, et où je continue de percevoir des avantages en tant que cis (ou supposée cis), je ne peux m’identifier en tant que non-binaire, j’aurais l’impression d’insulter celleux pour qui s’assumer en tant que tel relève du défi quotidien. Je n’ai pas envie de faire du « gender-blind » et dire « je m’en fiche du genre on est tous pareil chacun fait ce qu’il veut s’identifie à ce qu’il veut et tout est simple dans le meilleur des mondes tralala youpi » car c’est faux, dire cela en tant que cis c’est juste indécent pour les personnes trans et non-binaires.

Cet article n’aura pas vraiment eu le mérite d’y voir plus clair pour moi, néanmoins il pose une base de réflexion qui me semblait nécessaire dans ma vie, là et maintenant. J’ai surtout parlé de mon vécu, et quand je ne parle pas de mon vécu j’ose espérer n’avoir pas dit de la merde. S’il y a des personnes concernées qui ont été blessées par des paroles problématiques, n’hésitez pas à me le signaler et je rectifierai si besoin.

Publicités

3 réflexions au sujet de « Non-binarité, mon vécu et son lien avec le sexisme »

  1. Lire ton article me fait me poser des questions, en fait. Depuis mon entrée au collège et jusqu’à aujourd’hui, j’ai vu des filles se maquiller et je n’ai jamais compris ce besoin de le faire. Est-ce que c’est pour entrer dans la « norme » ? Une femme, c’est « du maquillage, de beaux habits, être gracieuse, faire du caca papillon » (pardon) ? Je n’ai jamais vraiment ressentis ce besoin de me maquiller ou de porter des vêtements féminins à tel point que depuis le collège, je me trouvais « anormale » à côtés des autres filles. Encore maintenant, quand je vois les ado/adultes de ma famille qui se maquillent, ont toujours une coiffure et une tenue parfaite, je me sens complètement gauche parce que je ne me maquille pas ou ou que mes vêtements ne sont pas si « féminins ».
    Bien sûr, il m’est arrivé de me maquiller, et je mets des robes et jupes (j’adore ça, c’était la libération l’entrée en fac… Au collège, on se moque de toi et au lycée, j’avais pas confiance) parce que j’avais un besoin de ma valoriser physquement parlant (mentalement, c’pas ça, mais si physiquement, je peux, c’est déjà une bonne chose…?).

    Alors okay, il n’y a pas que le maquillage et les beaux habits et tout le tralala qui va avec au niveau du genre féminin mais quand on regarde les séries à la télé, quand on voit les mannequins, les vedettes, les jeunes au collège, etc…, j’ai l’impression de trouver une marque pour le genre féminin…?

    Je sais pas trop comment exprimer ça, c’est peut-être moi qui me fait des idées ?
    Dans tous les cas, je me suis toujours trouvée anormale de ne pas vouloir me maquiller (de toute façon, je suis tellement douée que je suis encore plus laide avec maquillage lol XD), et n’ai jamais compris ce mystère.

    Alors comme moi, est-ce pour ce valoriser physiquement, voire mentalement, est-ce juste parce qu’une femme doit, semble-t-il, être jolie ? Malheureusement, la société se base beaucoup sur la beauté… *soupirs* Ou bien est-ce que je suis plus neutre que cis ? Il n’y a que dans certains moment que je me dis « ah, je suis une femme, je ne dois pas écarter les jambes quand je suis en robe », par exemple, ou « je dois me comporter correctemennt », et les autres moments… Bah je m’en fous un peu en fait…

    • La question du maquillage est complexe… Déjà c’est relégué aux femmes car dans une société patriarcale, la principale qualité qu’on attend d’une femme, c’est qu’elle soit belle (et qu’elle corresponde à des standards de beauté inatteignables). Du coup je pense pas trop m’avancer en disant que le maquillage sert à avant tout au « patriarcat » dans le sens où il cantonne les femmes dans leur rôle de femme-objet, femme-poupée agréable à regarder. Maaaaaais… En même temps le maquillage n’est, en soi, ni féminin ni masculin. C’est les normes sociales qui font qu’on associe le maquillage aux femmes, mais en soi, les hommes n’ont aucune contre-disposition génétique à se maquiller… Du coup actuellement je dirais que le principal c’est de faire comme on se sent le plus à l’aise de faire, maquillage ou pas. Après il est évident que si on n’est pas une femme cis c’est difficile d’assumer qu’on aime se maquiller (car toute activité jugée féminine est dévalorisée, aucun mec cis n’a envie d’être une « femelette » aux yeux des autres car c’est finalement le pire qui puisse arriver à un mec cis : être considéré comme une femme (car être une femme c’est mal m’voyez).
      Ceci dit, une femme cis qui se maquille trop sera mal jugée aussi, on dira qu’elle en fait trop, on fera du slut-shaming en disant qu’elle fait « pute » maquillée/sapée comme ça, qu’elle veut attirer l’attention… Donc finalement quoi que les femmes fassent en matière de maquillage (et de vêtements) elles seront toujours mal considérées, car être une femme est mal considéré de base.
      Bref j’ai digressé aussi >.> mais y’aurait énormément de quoi dire à ce propos aussi.

  2. Bonjour, je trouve ce post intéressant et clair. Je suis NB et je ne vois pas de raison de se sentir blessé.e de quelque manière par ce que tu dis. Je suis AMAB et ado je n’aimais pas beaucoup être garçon parce que je ne m’identifiais pas aux clichés machos de masculinité. Mais un peu comme toi, maintenant que je sais très bien qu’il y a toutes sortes d’hommes, je continue de ne pas m’identifier à l’étiquette  »homme' » ou de ne pas apprécier qu’on me dise ‘monsieur’. Je pense que j’ai toujours identifié un peu plus avec les femmes, en général, mais je ne me vois pas comme trans dans le sens classique non plus. Je trouve la possibilité de s’identifier comme NB libératrice. Si tu te sens plutôt de genre ‘neutre’, il y a des genres comme agenre, ou neutrois, pas exemple. Bonne continuation dans ton exploration :)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s