Lien entre grossophobie et trans’identités

Cet article fait suite à des réflexions que j’ai pu avoir en lisant un témoignage d’une personne trans non-binaire qui expliquait ses difficultés à se sentir légitime en tant que trans du fait de son poids.

Ce témoignage a fait écho en moi. Sans être gros, j’ai toujours eu des formes que d’aucuns qualifieraient de « féminines ». Et, dépression et divers troubles mentaux aidant, me voici avec 15 kilos de plus que l’année passée, année où j’ai commencé mon chemin sur la découverte de ma non-binarité et où j’ai tâtonné pour me sentir légitime à me définir trans.

Mon nouveau corps gros, j’ai énormément de mal à l’accepter. D’une part car nous vivons dans une société grossophobe, et que je commence à en faire les frais : je ne peux plus m’habiller dans les 3/4 des magasins de vêtements où j’avais l’habitude de m’habiller auparavant (déjà avec une certaine difficulté au vu de ma taille 44 de l’époque). Lors d’une visite chez le médecin du travail en avril dernier, j’ai également eu le droit à mes premières remarques grossophobes sous couvert de conseils médicaux (que je n’avais pas demandé – je ne vois pas en quoi mon poids représente un problème pour être téléconseiller). Sans rien connaître de mes habitudes alimentaires, de mon taux de cholestérol inexistant (et oui, on peut être gros et ne pas avoir de cholestérol) ce médecin m’a conseillé de perdre du poids et de ne pas grignoter pendant mes pauses au travail. Sachant que « mes grignotages » au travail consistait à manger une pomme ou une compote pendant la pause et à systématiquement me faire des paniers repas composés de peu de matière grasse, de féculents, de légumineuses et de légumes (vegan oblige).  Euh, merci, mais je n’ai rien demandé. Je suis là pour que tu détermines si je suis apte à bosser, pas pour avoir des commentaires sur ma façon de manger, merci.

Donc, j’ai commencé à vivre la grossophobie. Moi qui ai entièrement refait ma garde-robe, d’une part pour racheter des fringues à ma taille, et d’autre part pour diversifier une garde-robe qui me ressemble et dont je sois fier de porter en tant que personne non-binaire, j’ai compris que les magasins de fringues ne voulaient pas de mon argent de gros.

C’est déjà suffisamment difficile à vivre comme ça, d’être en surpoids dans une société qui voue un culte à la minceur comme seule beauté possible et souhaitable. Mais quand on est une personne assigné fille à la naissance, et que l’on est trans, être gros devient très vite insupportable, car il se combine à la fois à la dysphorie et à la transphobie.

Pourquoi la dysphorie? Tout simplement car un corps d’assigné-e meuf gros, c’est un corps qui déborde de seins, de hanches, de ventres, c’est un visage rond – c’est un corps qui est exclusivement considéré comme féminin, c’est un déluge de féminité, une féminité en excès dont je n’ai rien demandé. Quels que soient les vêtements que je porte, quand bien même je m’habillerai en mec de la tête au pied, JAMAIS on ne m’enlèvera cette étiquette de meuf dont je ne veux pas.

Qu’on soit bien d’accord: être gros-se ne signifie pas être une femme. On peut être gros et non-binaire. Mais seulement, entre la théorie et la pratique il y a tout un monde, et en réalité, depuis ces quinze kilos de pris, j’ai juste envie de m’arracher ces bouts de corps en trop.

Mais là où ça devient complexe, c’est les clichés véhiculés par l’androgynie en tant qu’expression de genre et la non-binarité considérée comme un seul corps valable. Et ce seul modèle de corps valable, c’est un corps très mince, sans forme, élancé. A plusieurs reprises, j’ai assisté à des photographes qui recherchaient à représenter des personnes « androgynes » (soit, selon leur perception de l’androgynie : des gens filiformes dont le genre assigné n’est pas écrit sur la figure). Cette vision unilatérale de ce que doit être la non-binarité me fait mal : moi et mon gras, mes gros seins, ma petite taille, mon visage rond et mes grosses cuisses, on ne le considérera jamais comme neutre, androgyne, agenre ou j’en passe. Moi, aux yeux de la société, j’ai un corps de meuf, un corps qui respire les courbes et la sensualité, point final.

Ces stéréotypes de genre sont nocifs. Parce que vous savez quoi? Moi, à la base, mon corps, je l’aime bien. Moi, j’aime mes gros seins, j’aime mes hanches larges, j’aime mon visage rond et mes grands yeux. Et pourtant, ces attaques perpétuelles sur ma légitimité à être trans de la part de personnes qui proclament que la non-binarité c’est du flan, combiné à des clichés sur ce que doit être un corps androgyne, ça me rend profondément mal et ça provoque en moi de la dysphorie que je ne subissais même pas au début.

La dysphorie, chez moi, ce n’est pas mon corps qui la provoque. C’est le regard que vous posez sur mon corps, c’est les brevets de trans’identités que vous refusez de me décerner parce que mon corps et mon expression de genre n’est pas conforme à ce que vous aimeriez voir chez une personne trans.

Alors quoi? Je vais m’affamer, faire une mammectomie et prendre des hormones pour rentrer dans le rang ? pour qu’enfin on arrête de me mégenrer? Que je sois légitime à me dire trans ? Alors que c’est la SOCIETE grossophobe et l’enbyphobie qui me rendent dysphorique et pas mon corps en question?

Non. Je refuse de modifier mon corps pour avoir la paix. Oui je suis gros, oui jamais on ne me genrera spontanément au masculin comme je le souhaite, mais je ne me conformerai pas à vos désirs de transition comme ultime étape pour s’arroger le droit d’être trans.

Mon corps existe, il est gros, il déborde. Cela reste mon corps, mon corps de non-binaire, et je l’aime. Quoique vous en disiez.

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Une réflexion au sujet de « Lien entre grossophobie et trans’identités »

  1. Je suis ton blog depuis quelque temps et ce que tu écris me touche beaucoup. Certaines choses rentrent en résonance avec mon vécu, d’autres sont loin de moi, mais j’y suis, dans tous les cas, sensible. Poussée par un malaise face à la vie, je « cherche » ce qui pourrait me correspondre, ce qui me permettrait de vivre mieux, en dehors de toute pression sociale et familiale. Je me questionne sur les normes, la bienséance, et je constate avec horreur à quel point notre liberté est entravée, combien nos choix sont restreints parmi tous les possibles de la vie.

    Bien que je ne me questionne pas moi-même sur mon genre, ou plus précisément que je n’aborde pas la question de « qui je suis » sous l’angle du genre, je suis très intéressée par le questionnement des autres dans ce qu’il a de libérateur. Je suis émue par toutes les personnes qui ont du mal à faire accepter « leur être » à la société et à leur entourage. Bien que les étiquettes me dérangent pour moi-même, je comprends bien l’enjeu pour certains de s’identifier pour se sentir moins seul et mieux lutter pour se faire accepter. Je vais quand même en utiliser quelques-unes pour me présenter très rapidement !
    Je suis une végane poilue de la tête aux pieds, sympathisante du nudisme, dans sa dimension bienveillante et libératrice pour chacun, qui a déjà fait tomber le soutif (une contrainte que nul n’est tenu d’accepter, il n’y a aucune vertu à ce truc, certains pensent même qu’il est nuisible. Pour moi, rien ne vaut la liberté de disposer de son corps comme on l’entend, sans se plier aux modes et aux bonnes mœurs sociales. Il est vraiment important de distinguer ce que les autres, au sens large, veulent faire de nous, et ce que nous voulons pour nous-mêmes, ce qui est bon pour nous, physiquement et psychologiquement. Parenthèse un peu longue mais je voulais faire passer le message : s’il vous plaît, réfléchissez à ce que vous vous faites subir à vous-mêmes et aux autres… Ne suivez pas comme des moutons sans être sûrs que vous ne nuisez à personne au passage…)
    Ah oui, je n’ai pas fini, je n’ai pas franchement envie de travailler (ce qui est perçu comme le mal suprême) et suis attirée par l’anticonformisme et les gens qui souffrent. Sûrement à cause de mon vécu. J’ai été violemment critiquée par ma famille pour avoir fait un choix qui n’était pas « conforme » à mon âge… J’en ai beaucoup souffert et en souffre encore aujourd’hui. Toutes les souffrances se rejoignent. Je pense qu’il faut être solidaire les uns des autres face au rejet.

    Ce que tu dis sur ton corps est très émouvant et j’ai envie de te dire de tenir le coup, de continuer à aimer ton corps, de ne pas te laisser enfermer dans des cases que d’autres ont créées et qui ne te correspondent pas. Moi aussi j’aime bien mon corps, sans avoir besoin de le « mettre en valeur » par un habillement conforme aux standards de la société (ce qu’on appelle à tort « être féminine »…). J’aime les corps féminins comme ils sont, dans toute leur diversité, et non pas la version aseptisée, glabre et retouchée qu’on veut nous vendre. Il n’est pas question de renoncer à son intégrité physique et mentale sur des bases complètement arbitraires et restrictives. Il est temps d’en finir avec « l’apparence » qui range les gens dans des cases qu’ils n’ont pas choisies. Moi-même j’ai voulu à un moment donné modifier un peu mon « look » vestimentaire pour qu’on arrête de me prendre pour la gentille petite fille qui ne peut qu’être hétéro, je voulais que les filles non hétéro fassent attention à moi, qu’on puisse imaginer une seule seconde que je suis quelqu’un d’absolument ouverte… Mais ce n’est pas la solution, je reste ce que je suis, même si je peux me sentir seule par moment.

    Bon courage à toi face à toutes ces épreuves. Cherche toujours ce qui est bon pour toi et n’oublie jamais qui tu es.

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