Rejoindre Mathieu.

TW suicide

Parce que les dix ans du suicide de mon frère approche, il fallait que je crève l’abcès. A ne pas lire si vous êtes susceptibles d’avoir des idées morbides. 

Le glas sonne au loin, au fur et à mesure que les jours passent et que l’échéance approche. L’ombre du premier juin me hante. Dix ans. Dix ans se sont écoulés, comme dans un rêve, je suis incapable de réaliser le poids de ces années, si longues, si loin, si proches.

Tu es devenu une ombre depuis si longtemps Mathieu, et pourtant, jamais je n’ai cessé de la poursuivre, sans relâche. Je n’ai vécu ces dix années qu’à travers toi, qu’à travers ta perte, qu’à travers tout ce que tu aurais pu accomplir, tout ce que tu m’as permis de réaliser en te sacrifiant. Jamais cette idée fixe ne m’a quittée, Mathieu, que tu t’es tué pour que je continue à vivre, oui, en te tuant tu m’as condamné à rester en vie. C’est une idée folle, égocentrique, bien sûr que tu n’as pas pensé une seule seconde à moi quand tu t’es jeté sous le train, on ne se tue pas pour sa petite sœur, c’est insensé. Et pourtant, cette pensée me réconforte tout autant qu’elle me rend malade, malade de colère, de ressentiment, de jalousie et d’envie.

Mon frère, je le crois, toi et moi, on a traversé des abîmes similaires, à jamais intrus parmi nos semblables, à jamais figés dans des masques pour nous donner une apparence humaine, aliens parmi les humains, déjà partis pour les vivants, morts à peine nés. Toi et moi on a voulu contempler l’infini et on s’est échiné à vivre, à vivre pleinement, en mordant de toutes nos forces, comme si le temps nous était compté – parce qu’il l’était, hélas. Pour toi, le temps s’est arrêté il y a dix ans, tu avais à peine vingt ans, tu n’avais rien vécu encore et déjà c’en était trop, tu as rendu les armes, tu t’es dit « stop, j’arrête. C’est bon. »

Tu t’es dit, peut-être, que vingt ans, c’était déjà pas mal, qu’il valait mieux rendre les armes avant que ça se gâte, avant de devenir vieux, avant de taire la révolte, avant de croire que le bonheur s’achète et se vend, avant de rentrer dans le rang. Tu as refusé de te ranger, tu as refusé en bloc le monde, submergé par la douleur, par la certitude que non, ça ne valait pas le coup. Consommation, bonheur à acheter, amis nombreux mais jamais assez pour combler le vide au fond de soi, études, travail, famille. A quoi bon ? Pourquoi aurait-il fallu que tu continues ? Tu étais un intrus parmi les vivants, une erreur d’aiguillage. Je me souviens quand nos parents nous filmaient quand on était petits sur des caméscopes bon marché – ah, c’était du luxe à l’époque ! Je me souviens de tes grands yeux tristes quand ils fixent la caméra, ne sachant pas trop s’il fallait jouer la comédie, faire semblant, pourquoi cet objectif sur toi, tes gestes gauches, hésitants, alors il faut jouer c’est cela ? Nos parents nous filmaient pour garder des souvenirs, et les souvenirs, ça doit être heureux. Je me souviens de toi petit, qui, fixant de l’œil l’objectif, finalement prend un jouet et joue l’enfant. Mais c’était une mascarade, finalement, tu savais bien que c’était ce qu’on attendait de toi. Dès lors, je crois, tu n’as plus jamais cessé de jouer la comédie, d’endosser un masque humain, jouer un rôle.

En grandissant, tu t’es affirmé, tu es devenu un clown, un rebelle, un être fantasque, un produit de ton temps et de cette époque où tout s’écroulait autour de nous. Comment ai-je pu croire une seconde au rôle que tu jouais devant nous ? Moi, je te connaissais. Toi et moi, pendant longtemps, on était pareils. Seuls parmi les humains, seuls au monde. Et puis, tu as affiné ton masque, pendant que je renonçais au mien.

Pendant que je m’enfonçais aux yeux de tous, toi, tu rayonnais.

Pendant que je dépérissais, criant haut et fort ma souffrance, toi, tu rongeais la tienne en silence. J’ai occupé l’espace de la souffrance, m’en croyant l’unique détenteur, égoïste, comme on l’est tous un peu quand la dépression nous cloue à terre. Je me disais, et bien, rien, je ne me disais rien. Je me disais que le fou de la famille, ça serait moi, que le suicidé de la famille ça serait moi, que le drame de la famille, ça serait moi. Que c’était moi, l’échec ultime de la famille. C’était mon rôle, c’était ma place. Je me souviens, quand notre grand-père est mort, de notre mémé, qui n’avait même pas de larmes, me prendre par la main et me dire : « maintenant, c’est pour toi que je vais prier. » Elle priait pour les causes perdues, pour le salut de mon âme, car elle savait que c’était pour bientôt, j’avais dix-sept ans et tout le monde dans ma famille savait que j’allais crever prématurément. Cette certitude, absolue, de ma mort prochaine nous a tous aveuglés.

Et toi, Mathieu, et toi, à l’abri derrière l’étendard de ma souffrance, sans un mot, tu t’es tué. Tu t’es jeté sous un train, et c’était terminé.

Toi, l’être solaire, excessif, authentique, tu as fait tomber le masque, tu as rendu les armes, tu as dit assez. Tu as dit stop, je ne peux plus jouer la comédie, il faut que cela cesse. Tu as rendu ton costume d’humain.

Je n’ai rien vu, trop isolé dans ma tour d’ivoire, convaincu d’être le seul à souffrir à en mourir. Je n’ai rien vu, je n’ai rien voulu voir, tu ne m’as rien montré. Jusqu’au bout, tu auras joué le grand frère, jusqu’au bout tu auras été tendre avec moi, jusqu’au bout, jamais tu ne m’en as voulu de vous faire souffrir autant, toi, notre frère, ma pauvre mère.

Je me souviens de la dernière fois que je t’ai vu. C’était quelques jours avant ta mort. L’adolescence nous avait séparés vers des horizons différents, et maintenant qu’on devenait de jeunes adultes, on commençait, tout doucement, à réparer ce lien indéfectible qui nous avait autrefois unis, quand tu étais seul et que je l’étais moi aussi. Tu m’avais invité dans ton appart, tu étais tellement fier, nous, les sans-maison, expulsés de notre foyer comme des rats, tu étais tellement fier de me dire que j’étais le bienvenu quand bon me semblait, nous qui n’avions plus de logement parental où retourner, on ne pouvait compter que sur nous-mêmes. Tu étais fier, oui, d’être le grand frère, d’être celui qui guide et qui protège. Tu semblais en paix. Je n’avais pas compris que si tu étais si apaisé, c’est que tu étais déjà parti. Tu guettais l’éternité, et peut-être que ton invitation chez toi, ce week-end avant ta mort, était un geste d’adieu, un ultime moyen de vérifier que je m’en sortirai.

Alors, oui, je suis toujours en vie, dix ans après. Oui, j’ai renoncé à mourir parce que ta mort m’a dissuadé de me donner la mienne. Parce que les cicatrices étaient trop grandes, parce que des gens m’aiment, parce que comment mourir en paix en laissant son entourage avec un trou béant à la place du cœur ? Tu m’as appris que la vie comptait, peut-être pas pour soi, mais pour les autres. En mourant, oui, tu m’as condamné à vivre.

Et c’est là le fardeau le plus lourd que j’ai à porter, et souvent, je te déteste pour cela. Je te déteste de m’avoir rendu moins centré sur ma douleur, restant en vie pour ne pas tuer mes proches. Je te déteste de m’avoir pris cela, le fou, le taré, le suicidé, c’était MA place, c’était MON rôle. Tu me l’as volé haut la main. Rien de ce que je peux faire à présent ne compte, maintenant que tu as pris toute la place.

Mais dix ans se sont écoulé. Peu à peu, ton souvenir s’estompe dans le cœur des gens, même du mien. Je ne me souviens plus de la dernière fois que j’ai rêvé de toi, cela doit faire des mois. Peut-être un an. Autour de nous, la vie continue son cours, tes amis sont devenus des adultes bien intégrés, notre famille semble enfin trouver le bonheur là où il se présente.

Le temps t’oublie, petit à petit.

Le temps t’oublie, et se faisant, je récupère ma place.

Bientôt, je pourrai te rejoindre.

Attends-moi. Je ne t’en veux plus d’être parti si tôt, mon dieu, si seulement tu savais à quel point je t’ai envié. Envié d’être parti.

Il faut que cela cesse.

Bientôt, je te rejoindrai, et enfin, je pourrai abandonner mon masque, ce masque trop lourd que jamais je n’ai réussi à porter.

Tu as cessé la comédie, il est temps de cesser la mienne.

Il est temps de te rejoindre, mon frère.

Laisse-moi juste encore un peu de temps, un peu de sursis. Un peu de temps pour contempler le reste de ma vie, les nuages, ce qui pourrait encore compter un peu dans ce monde.

Je te demande d’être patient, encore un peu.

 

 

 

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