Immersion aux urgences psy

J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit datant de février 2018.Il relate la laborieuse hospitalisation que j’ai subie à cette époque en service hospitalier de crise psychiatrique, suite à une tentative de suicide (ou ce qui y ressemblait en tout cas). J’en avais oublié la quasi totalité, comme si ma mémoire avait refusé de sauvegarder ces souvenirs de merde.

A l’heure où on applaudit les soignants, je pense qu’il est important de rappeler que ce n’est pas pour tous les patients que les soignants sont des héros, et qu’en psychiatrie, le manque de moyens est souvent une excuse pour justifier l’indignité et le mépris.

Bonne lecture.

(« *** » fait référence à un autre service psychiatrique où j’avais été hospitalisé quelques mois auparavant)

Immersion en cellule de crise

23/02/18 – 8h42

Ça commence bien. On vient me réveiller.

« C’est l’heure du petit-déjeuner ! Il faut vous lever ! »

Je suis encore sonné par le Temesta 2,5mg qui est plus du double de la dose qu’on m’a prescrite au CMP.

« Comme ça vous prendrez votre traitement ! »

– Je n’ai pas de traitement,je rétorque, la voix d’outre-tombe, la tête dans le brouillard temestèque.

– Comment ça vous n’avez pas de traitement ? » La question semble sincère. Mais oui, enfin, vous êtes bipolaire MADAME (j’insiste là-dessus, j’y reviendrai après), un fou ça avale des médocs, ça tombe sous le sens.

J’insiste.

«  Je n’ai pas vu de médecin, je n’ai pas de traitement, j’explique péniblement.

L’infirmière est soulagée, la logique de son monde hospitalier est rétablie, tout va bien.

– Ah d’accord. Vous verrez avec le médecin plus tard, allez déjeuner pour le moment. »

Je m’exécute, docile, non sans peine.

Déjà, je commets un faux pas dans le petit monde étriqué de l’hôpital. L’infirmière qui sert les petits-déjeuners dans la petite salle me voit arriver et houspille :

« Mais vous êtes en pyjama ! Il ne faut pas venir en pyjama, il faut s’habiller avant de venir prendre le petit-déjeuner. Au déjeuner, à midi, on va vous refouler hein ! »

Je ponctue chacune de ses phrases d’un « je ne savais pas », pressé qu’elle se taise. Non seulement je ne vois pas la gravité à aller prendre un petit-déjeuner en pyjama – si on peut appeler pyjama l’uniforme bleu pas à ma taille réservé aux malades – , mais je ne vois pas bien la logique entre prendre son petit-déjeuner en pyjama et rester dans cette tenue jusqu’à midi. La première chose que je fais en me levant, c’est de manger, voilà tout, je ne trouve pas cela aberrant. Mais bon, à croire qu’ici, sortir de sa chambre en pyjama, aussi réglementaire soit-il, est signe d’un laisser-aller total. Les patients qui défilent et n’ont même plus le courage de prendre le temps de s’habiller doivent être légion, ici. Pas le temps de se justifier « c’est comme ça que je fais chez moi », « vous n’êtes pas chez vous MADAME, vous êtes à l’hôpital. » On ne peut pourtant pas dire que j’ai eu le choix…

MADAME ceci, MADEMOISELLE cela. Apparemment, le fait que je sois transgenre n’a pas été transmis à l’équipe du matin. Dans un sens, je suis soulagé, au moins on me foutra la paix.

En arrivant dans le service hier soir, où un infirmier extérieur au service a eu la bonne idée de lancer aux deux ambulanciers avec qui il faisait la causette :

« Faites attention ou on vous garde ici ! »

Belle tranche de rigolade. Une sourde colère gronde devant le peu de respect qu’ils me donnent, je suis un fou n’est-ce pas, je vais chez les fous, on peut parler devant eux comme s’ils n’existaient pas. Comme si j’étais un meuble qu’on transporte d’un point A à un point B. Même pas un être humain, ça bavasse tranquille entre eux pendant que je les suis, à la traîne. Pas le temps de traiter les humains comme des êtres humains, aux urgences. Tu es un objet, un sujet comme ils disent, présentant des symptômes.

D’ailleurs, maintenant que je dis que Dr. G et Dr. M. m’ont parlé de troubles de l’humeur, c’est le festival ici. Après des années à ce qu’on méprise mes autodiagnostics, il a suffi que je dise « Dr. G m’a diagnostiqué un trouble de la personnalité limite et des troubles de l’humeur » et c’est la porte ouverte à la bipolarité. Plus de réserves, plus de « on va attendre un peu pour confirmer le diagnostic », même pas « c’est un diagnostic officiel ? », à partir du moment où c’est Dr. G qui le dit, cela devient parole d’Evangile. Après tout, Dr. G est respectée dans ma ville, si elle le dit c’est que c’est vrai. On laisse complètement à la trappe le TPL, de toute façon ce truc n’a pas de traitement médicamenteux efficace, alors autant laisser tomber.

Mais les troubles de l’humeur, ça oui, il y a des médocs, il y a DES TONNES de médocs. Un bipolaire ça prend des médocs, quoiqu’il arrive, même s’il les supporte mal, même s’il y a d’autres façons de réguler l’humeur. Non, un bipo ça avale son traitement et ça se ferme sa gueule.

Évidemment, au petit-déjeuner, on a voulu me donner « un demi Temesta » (C’est quoi un demi temesta ? 1 mg ? 1,5 mg ? 0,5 mg ?) que j’ai refusé tout net. Merde, l’effet de celui qu’on m’a fait prendre cette nuit s’est à peine dissipé qu’on veut m’assommer encore ?

La psychiatre de garde cette nuit avec qui j’ai eu un entretien m’a parlé d’un Temesta pour dormir, pas un pour me lever… J’ai donc refusé de le prendre, qu’on m’a pas prévenu. L’infirmière n’insiste pas mais sort impatiemment : « vous verrez avec le médecin. »

Fuite [note du 30 mars 2020 : visiblement, la veille j’avais tenté de m’enfuir des urgences], refus de se médicamenter, on ne peut pas dire que je mets toutes les cartes en ma faveur pour être un « bon patient ». En tout cas, je ne pourrai pas fuir de ce service, il est tout simplement verrouillé. C’est la première fois que je vais dans un service fermé. Au ***, on n’avait certes pas le droit de s’enfuir, ça empirait la situation, mais au moins on pouvait se promener dans la cour ou aller dehors, avec un proche en visite, s’aérer un peu.

Ici, rien, je ne sais même pas à quel étage je suis. Les fenêtres sont verrouillées, je ne peux pas ne serait-ce que les entrebâiller un peu pour avoir un peu d’air. Qu’est-ce qu’il fait chaud dans cet hôpital…

Je n’ai même pas encore parlé de la transphobie. Quand j’ai fait mon entrée dans le service, épuisé des Madame/Mademoiselle à tout va, je n’ai pas pu m’empêcher de craquer. A la stupide question « Mademoiselle ou Madame ? » de l’infirmière (« Mademoiselle » a été supprimé comme mention dans les papiers officiels, bon sang ! ), je réponds, à bout, énervé : « Monsieur. » (ce qui est faux au passage, je suis non-binaire et ne suis pas plus un Monsieur qu’une Madame).

L’infirmière continue ce qu’elle a à faire en répétant d’un air songeur : « Ah, Monsieur. Monsieur, monsieur… » On sent qu’elle a envie de m’en dire plus, et ça ne tarde pas. Une fois installés dans le bureau des entrées, les questions fusent :

« Vous êtes transgenre ? »

«  ça vous est venu depuis combien de temps ? Non, parce que je vois que vous avez déjà 26 ans… »

« Vous allez prendre des hormones ? »

« Vous avez eu l’opération ? Vous avez changé de sexe ? Vous allez le faire ? »

« Et votre compagnon, il est au courant ? Il le vit bien ? »

Par contre, bien sûr, quand je demande poliment à me faire appeler Victor, je m’oppose à un mur.

« Ah non, vous savez ici c’est l’hôpital, ce n’est pas écrit sur vos papiers… »

Je me tais. Cette connasse est juste une transphobe ignorante qui veut assouvir sa curiosité devant l’étrange spécimen que je suis. Peu importe que cela n’ait aucun rapport avec ma présence ici…

D’ailleurs, plus tard, quand mon compagnon a pu me déposer quelques affaires à l’accueil, dont ma pilule, la même infirmière me la tend, triomphale :

« C’est vos hormones ! » (c’était plus une affirmation qu’une question)

J’étouffe un rire tellement la situation est absurde.

« Oui. C’est ma pilule contraceptive. »

Je n’oublierai jamais son expression à la fois déçue et confuse sur son visage, et j’imagine bien ses questions « Mais ça peut tomber enceinte ces choses-là ? » Heureusement, la psychiatre de garde était présente et elle n’a rien osé rajouter.

Je n’ai même pas l’impression qu’il y ait une salle commune. Même pas possible de socialiser avec les autres patients. Au moins, au ***, on se serrait les coudes, broyés par l’Institution. Courage, avec un peu de chance, ça ne durera que deux ou trois jours. Et puis j’ai le droit à mon téléphone. Je n’ai certes pas le droit au chargeur, donc impossible de le recharger, je ne sais pas si je peux demander à ce qu’il le soit au bureau des infirmiers. Je ne sais même pas où il se trouve, on ne m’a rien dit.

L’infirmière et la psychiatre ont ricané en voyant sur ma table de chevet « Comment bien vivre avec ses troubles bipolaires » parmi les cinq bouquins que mon compagnon m’a ramené pour m’occuper. C’est risible, n’est-ce pas, qu’un patient cherche à s’informer sur ses troubles.

J’ai peur qu’on me fasse gober du lithium n’importe comment et que mon cerveau s’éteigne à nouveau, comme avec le Risperdal. Si j’en ai la force, je refuserai. Dans la salle de détente (de qui ? Des infirmiers?), j’entends un « De toute façon elle est lunatique, elle change tout le temps d’avis. » . Je me renfonce dans mon matelas et j’attends qu’ils se taisent.

Expression de genre et non-binarité

 

Me revoici cette fois-ci pour revenir sur une idée que je trouve assez absurde, voire carrément dangereuse, et que j’ai vu circuler sur des groupes non-binaires. J’ai peut-être interprété, auquel cas je serai ravi d’en débattre de façon polie et respectueuse, mais voici un des arguments qui a été lancé pour définir la non-binarité : toute personne n’étant pas conforme dans son genre est non-binaire.

Inutile de dire que je suis totalement en désaccord avec ce postulat de départ. Déjà parce qu’il remet en cause l’autodétermination que les personnes non-binaires (et trans tout court d’ailleurs) revendiquent en ce concerne leur identité de genre : c’est-à-dire que ce ne soit pas autrui qui décide à leur place ce qu’est LEUR(s) genre(s). Ce n’est pas à moi de décider si vous êtes cis, une meuf trans, un mec non-binaire, androgyne… Et encore moins en me basant sur votre expression de genre.

Car le propos sous-jacent est bien celui-ci : l’expression de genre qu’on choisit (ou pas, à quel point une expression de genre peut-elle être un choix dans la mesure où celle-ci peut être vitale pour son bien-être ou sa sécurité ?) indique notre identité de genre. En d’autres mots, ce raccourci dangereux aboutit à des phrases aberrantes du style « les butch [lesbiennes à l’expression de genre masculine] sont des non-binaires », « les gays effeminés ne se sentent pas totalement homme ».

Pourquoi c’est aberrant ?

Tout simplement car dans notre société cishétéronormée, c’est un cliché homophobe que de dire que les lesbiennes ne sont pas des vraies femmes ou les gays pas de vrais hommes. Et qui aboutit à des violences directes ou détournées : viols correctifs, agressions, harcèlement de rue, insultes… Petite anecdote que j’ai vécue : quand j’étais ado, bien avant de savoir que j’étais trans non-binaire, je pensais être une meuf attirée par les meufs. Imaginez-vous le nombre de remarques que j’entendais A CHAQUE FOIS que je tenais la main à une de mes copines dans la rue ? Je vous en fais une petite fournée :

  • « c’est qui qui fait l’homme et c’est qui qui fait la femme ? »
  • « sors avec un vrai homme ! »
  • « tu sors avec une fille parce que t’as pas trouvé le bon homme ! »
  • « couche avec moi tu verras ce que tu manques ! »
  • « vous êtes vraiment des filles ? et vous êtes en couple ? »
  • « une femme c’est fait pour aller avec un homme »
  • « au lit comment vous faites ? »
  • « c’est toi qui baises ou tu te fais baiser ? »
  • « tu sors avec des filles parce que tu veux être un homme ? »

Et j’en passe…

On a là de la lesbophobie ordinaire, violente, qui flirte avec des menaces de viol correctif (les « couche avec moi tu vas voir ce que c’est de coucher avec un vrai mec » ). De l’homophobie donc. Mais pas seulement.

En effet dans mon cas cette homophobie s’associait facilement avec le sexisme qui s’exprime largement via le harcèlement de rue. Mais on peut également parler de transphobie, dans la mesure où je ne ressemblais pas à une « vraie » femme, et où je n’avais pas l’impression d’en être une [spoiler : parce que je n’ai jamais été une femme en fait :D], et qu’on pouvait aisément me qualifier de butch. De plus, on n’hésitait pas à me qualifier de « gouine » dans mon lycée avant même que j’aie fait mon coming-out, ainsi que d’autres insultes ou micro-agressions liées à mon manque de féminité présumé. L’idée derrière ces insultes, c’est que finalement, une lesbienne n’est pas une vraie femme. Et que ne pas être une vraie femme, c’est MAL.

D’ailleurs, combien de fois j’ai pu avoir de râteaux justement à cause de mon apparence jugée pas assez féminine pour les lesbiennes avec qui je flirtais ? Combien de meufs lesbiennes méprisent les lesbiennes butch car jugées trop masculines, de véritables clichés vivants ? Est-ce simplement de l’homophobie intériorisée ou n’assiste-t-on pas là à une convergence d’oppressions systémiques ?

Est-ce simplement de l’homophobie d’insulter un travesti, qui peut être un homme cisgenre hétéro qui décide à des moments donnés de mettre des robes et de se maquiller ? Non, on y relève évidemment une part de transphobie, car il est insupportable dans une société cissexiste de jouer avec les stéréotypes de genre, surtout quand on est un homme (ou assigné-e comme tel). Est-ce pour autant qu’une personne cisgenre décidant (par choix ou non) d’avoir une expression de genre opposée à son identité d’homme ou de femme, ou bien brouillant les pistes, devient non-binaire comme par magie ?

Non. Bien sûr, la non-binarité peut s’exprimer via une expression de genre différente de la norme. Mais ce n’est pas le cas pour toutes les personnes non-binaires, et en aucun cas un vêtement ne peut définir notre genre à notre place.

Pour beaucoup, s’accorder à des stéréotypes de genre est vital, que ce soit pour réduire de la dysphorie, pour ne pas subir de la transphobie, pour trouver du travail… Il n’est donc pas question de dicter à quiconque leur façon d’exprimer leur genre.

Par contre, l’autodétermination reste importante : NON, la non-binarité ce n’est pas être une lesbienne butch ou un gay efféminé. OUI, les personnes ne ressemblant pas à des stéréotypes de personnes cis s’exposent à des degrés de violence pouvant être extrêmes. NON, cela ne veut pas dire que leur expression de genre est un indicateur formel de leur identité de genre.

On ne devient pas non-binaire en portant une robe ou un jogging. Prétendre le contraire, ça revient à peu près à avoir les mêmes arguments que la Manif pour Tous quand ceux-ci prétendent que les filles portent des robes et les garçons des pantalons. Merci donc de ne pas reprendre des arguments foireux, et de comprendre qu’il y a une convergence entre sexisme, homophobie et transphobie dans une société patriarcale cishétéronormée, qui nous rend victimes à partir du moment où on sort des normes genrées, que ce soit en terme d’expression de genre, d’identité de genre ou bien d’orientation sexuelle. Cela ne signifie pas que quiconque sortant de ces normes est forcément non-binaire… Laissez les gens se définir comme ils le veulent. A bon entendeur.

Lien entre grossophobie et trans’identités

Cet article fait suite à des réflexions que j’ai pu avoir en lisant un témoignage d’une personne trans non-binaire qui expliquait ses difficultés à se sentir légitime en tant que trans du fait de son poids.

Ce témoignage a fait écho en moi. Sans être gros, j’ai toujours eu des formes que d’aucuns qualifieraient de « féminines ». Et, dépression et divers troubles mentaux aidant, me voici avec 15 kilos de plus que l’année passée, année où j’ai commencé mon chemin sur la découverte de ma non-binarité et où j’ai tâtonné pour me sentir légitime à me définir trans.

Mon nouveau corps gros, j’ai énormément de mal à l’accepter. D’une part car nous vivons dans une société grossophobe, et que je commence à en faire les frais : je ne peux plus m’habiller dans les 3/4 des magasins de vêtements où j’avais l’habitude de m’habiller auparavant (déjà avec une certaine difficulté au vu de ma taille 44 de l’époque). Lors d’une visite chez le médecin du travail en avril dernier, j’ai également eu le droit à mes premières remarques grossophobes sous couvert de conseils médicaux (que je n’avais pas demandé – je ne vois pas en quoi mon poids représente un problème pour être téléconseiller). Sans rien connaître de mes habitudes alimentaires, de mon taux de cholestérol inexistant (et oui, on peut être gros et ne pas avoir de cholestérol) ce médecin m’a conseillé de perdre du poids et de ne pas grignoter pendant mes pauses au travail. Sachant que « mes grignotages » au travail consistait à manger une pomme ou une compote pendant la pause et à systématiquement me faire des paniers repas composés de peu de matière grasse, de féculents, de légumineuses et de légumes (vegan oblige).  Euh, merci, mais je n’ai rien demandé. Je suis là pour que tu détermines si je suis apte à bosser, pas pour avoir des commentaires sur ma façon de manger, merci.

Donc, j’ai commencé à vivre la grossophobie. Moi qui ai entièrement refait ma garde-robe, d’une part pour racheter des fringues à ma taille, et d’autre part pour diversifier une garde-robe qui me ressemble et dont je sois fier de porter en tant que personne non-binaire, j’ai compris que les magasins de fringues ne voulaient pas de mon argent de gros.

C’est déjà suffisamment difficile à vivre comme ça, d’être en surpoids dans une société qui voue un culte à la minceur comme seule beauté possible et souhaitable. Mais quand on est une personne assigné fille à la naissance, et que l’on est trans, être gros devient très vite insupportable, car il se combine à la fois à la dysphorie et à la transphobie.

Pourquoi la dysphorie? Tout simplement car un corps d’assigné-e meuf gros, c’est un corps qui déborde de seins, de hanches, de ventres, c’est un visage rond – c’est un corps qui est exclusivement considéré comme féminin, c’est un déluge de féminité, une féminité en excès dont je n’ai rien demandé. Quels que soient les vêtements que je porte, quand bien même je m’habillerai en mec de la tête au pied, JAMAIS on ne m’enlèvera cette étiquette de meuf dont je ne veux pas.

Qu’on soit bien d’accord: être gros-se ne signifie pas être une femme. On peut être gros et non-binaire. Mais seulement, entre la théorie et la pratique il y a tout un monde, et en réalité, depuis ces quinze kilos de pris, j’ai juste envie de m’arracher ces bouts de corps en trop.

Mais là où ça devient complexe, c’est les clichés véhiculés par l’androgynie en tant qu’expression de genre et la non-binarité considérée comme un seul corps valable. Et ce seul modèle de corps valable, c’est un corps très mince, sans forme, élancé. A plusieurs reprises, j’ai assisté à des photographes qui recherchaient à représenter des personnes « androgynes » (soit, selon leur perception de l’androgynie : des gens filiformes dont le genre assigné n’est pas écrit sur la figure). Cette vision unilatérale de ce que doit être la non-binarité me fait mal : moi et mon gras, mes gros seins, ma petite taille, mon visage rond et mes grosses cuisses, on ne le considérera jamais comme neutre, androgyne, agenre ou j’en passe. Moi, aux yeux de la société, j’ai un corps de meuf, un corps qui respire les courbes et la sensualité, point final.

Ces stéréotypes de genre sont nocifs. Parce que vous savez quoi? Moi, à la base, mon corps, je l’aime bien. Moi, j’aime mes gros seins, j’aime mes hanches larges, j’aime mon visage rond et mes grands yeux. Et pourtant, ces attaques perpétuelles sur ma légitimité à être trans de la part de personnes qui proclament que la non-binarité c’est du flan, combiné à des clichés sur ce que doit être un corps androgyne, ça me rend profondément mal et ça provoque en moi de la dysphorie que je ne subissais même pas au début.

La dysphorie, chez moi, ce n’est pas mon corps qui la provoque. C’est le regard que vous posez sur mon corps, c’est les brevets de trans’identités que vous refusez de me décerner parce que mon corps et mon expression de genre n’est pas conforme à ce que vous aimeriez voir chez une personne trans.

Alors quoi? Je vais m’affamer, faire une mammectomie et prendre des hormones pour rentrer dans le rang ? pour qu’enfin on arrête de me mégenrer? Que je sois légitime à me dire trans ? Alors que c’est la SOCIETE grossophobe et l’enbyphobie qui me rendent dysphorique et pas mon corps en question?

Non. Je refuse de modifier mon corps pour avoir la paix. Oui je suis gros, oui jamais on ne me genrera spontanément au masculin comme je le souhaite, mais je ne me conformerai pas à vos désirs de transition comme ultime étape pour s’arroger le droit d’être trans.

Mon corps existe, il est gros, il déborde. Cela reste mon corps, mon corps de non-binaire, et je l’aime. Quoique vous en disiez.