Prends ton régulateur d’humeur et tais-toi.

Voici un texte que j’ai écrit, d’abord sans but précis. Mais en le relisant, je me rends compte que cela peut aider des personnes non concernées par les traitements médicamenteux lourds réservés aux troubles psychiatriques « sévères », qui insistent pour qu’on soit sous traitement, ce qui se peut se passer quand on nous force à les prendre. Je veux que vous compreniez ce qu’il nous en coûte de nous forcer à nous médicamenter, sans prendre en compte notre parole. Et que vous compreniez pourquoi, nous les « mauvais malades », « les fous », nous refusons parfois. Car le prix à payer peut être très lourd. 
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Comment je faisais pour écrire, avant, quand les mots coulaient de source, que le fil de la plume courait comme si ça allait de soi ? Mais je m’égare, c’est faux, écrire n’a jamais été une entreprise facile, cela a toujours été douloureux, un acte masochiste où vomir sur le papier faisait à la fois du mal et du bien, une douleur que l’on s’inflige pour mieux faire parvenir à soi des choses inavouables, indicibles, verrouillées à double tour dans la cage de sa tête.

J’idéalise probablement ces moments où les mots dérivent enfin sur un autre support que ses propres pensées, libres, comme mus de leur volonté propre. En réalité, il faudra bien que j’admette que les efforts que j’ai fournis pour dégueuler ces tas de verbes ont été tellement considérables qu’il était bien plus facile de ne rien écrire du tout, de s’enfermer dans le silence, mobiliser d’autres sources de parole, ou ne pas en mobiliser du tout, tout était préférable à l’écriture. S’abrutir était bien plus préférable. Lire était bien plus préférable, Netflix était bien plus préférable, traîner sans but sur Facebook était bien plus préférable, croire qu’on a un impact concret en déballant toute sa vie virtuellement est bien plus préférable. Tout plutôt que se retrouver enfermé avec soi-même.

Ecrire, c’est douloureux, et ce n’est pas un exercice que je fais de bonne grâce, plutôt uniquement quand on m’y oblige, quand il n’y a plus d’autres alternatives, qu’il ne reste plus que ça ou la folie. Elle cohabite très bien avec la folie d’ailleurs, ce sont deux camarades qui se plaisent et se tournent autour comme deux vieilles amies qui n’oseraient pas s’avouer leur attirance mutuelle. Et puis quand elles s’unissent enfin, c’est passionné, ça bouillonne de toute part, ça vit, ça survit, et puis tout aussi brutalement que leur union a commencé, ça rompt sans dire un mot. Et le vide survient et recommence à colorer tout l’horizon.

Le vide est atroce. Le vide est la pire chose qu’il puisse exister. J’ai contemplé ce vide pendant des mois, ou des années, je ne sais plus, mais il est là, tenace. Ces derniers mois n’ont été qu’une succession de vide, d’abord artificiellement maintenu par des cachets qui détruisent la pensée, l’annihilent, la transforme en néant où plus rien ne compte, si ce n’est les minutes qui passent, tic toc, quand les minutes se transforment en heure et qu’on n’attend plus que la tombée de la nuit pour pouvoir enfin aller se coucher, terminer enfin cette journée interminable, cette prison du temps dans laquelle on est enfermés.

Du temps, j’en ai gaspillé, par caisses entières. Que d’opportunités manquées par ce vide implacable, cette destruction de la volonté, cet ennui permanent de tout ce qui existe. Je n’ai pas les mots pour décrire cette sensation atroce d’être privé jusqu’au langage, quand le vide a envahi tout l’espace et que même parler n’a plus aucun sens, plus aucune utilité. Je restais, les bras ballants, couché sur mon canapé, silencieux, apathique, privé de mon humanité. En cage. Tranquille. Inoffensif. Je n’ai pas les mots pour décrire l’absence d’émotions, de sentiments, d’élan de la vie, toutes ces choses qui font que je suis moi et dont j’ai été privé parce que ce moi est pathologique. Parce que je ressens trop, que je vis trop, que je souffre trop, on m’a privé de mon humanité, de ma capacité à ressentir. On m’a privé de la capacité de vivre en tant que moi.

Quand j’ai commencé à me rendre compte que cette absence de vie n’était pas normale, n’était pas moi, mais était un effet du traitement, on a balayé mon désarroi d’un revers de main. On a préféré imputer la cause à des raisons profondes, on m’a dit que c’était la dépression, allez, je vais vous prescrire un antidépresseur, ça ne marche pas, bon, on va augmenter le dosage, ça ne marche pas, arrêtez le cannabis, taisez-vous, vous avez tort et j’ai raison, vous résistez au traitement, vous n’êtes pas un patient docile. Justement, j’ai été très docile. J’ai gobé tous les soirs mes médicaments avec application, sans jamais les oublier. Tous les jours, je guettais une amélioration de mon état. Tous les jours, je guettais l’arrivée d’une émotion quelconque, d’une envie, d’un besoin. Rien. Même la nourriture n’avait plus de goût, tout avait la consistance du carton. Manger me donnait mal au ventre, mais je continuais, je me forçais. J’ignorais que c’était, là encore, un effet secondaire de mon traitement. Je vivais mais je n’étais pas en vie.

Je me disais que peut-être, en me faisant du mal, je ressentirais quelque chose. Peut-être que frôler la mort, cette vieille amie fidèle, me ferait ressentir la vie. Mais même cela, on m’en avait privé. En endormant mon cerveau, on m’avait tout pris. J’étais condamné à rester couché dans mon canapé, amorphe, jusqu’à la fin des temps.

Alors, je me suis rebellé. Fini les consultations, fini le traitement, à la poubelle le Risperdal, le Brintellix, le Seresta. J’étais bien résolu à vivre à nouveau, quitte à vivre n’importe comment, quitte à m’enfoncer dans le chaos, le sombre et le sale à nouveau. Tout, tout était préférable au vide. Au néant, au rien. D’ailleurs, « rien », c’est ce que je répondais invariablement quand le Dr. X me demandait ce que je faisais de mes journées, quand quiconque me demandait ce que je faisais de mes journées. Et en effet, ce n’était pas un abus de langage. Je ne faisais, à strictement parler, « rien ». Et voilà tout.

Cela fait désormais trois mois que j’ai refusé de continuer à suivre cet endormissement forcé. « Moi » n’est pas encore revenu, tout à fait. Il y a comme des séquelles, mon cerveau bute sur les mots, ma pensée soudain s’éteint. Je redeviens vide, un instant. Mais le vide s’éloigne, je le sais, les émotions reviennent, bon gré mal gré, avec toute la dangerosité que cela implique. Je m’en fiche. Je veux apprendre à vivre avec elles, je ne veux plus les endormir.

Je ne suis pas rien, je ne suis pas un robot, je ne suis pas condamné à contempler le fil des heures, impuissant, au bord de la route, au bord de moi-même. Je suis en vie, et j’ai le droit de refuser qu’on m’enlève mon humanité. Je suis en vie.

 

 

 

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