Immersion aux urgences psy

J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit datant de février 2018.Il relate la laborieuse hospitalisation que j’ai subie à cette époque en service hospitalier de crise psychiatrique, suite à une tentative de suicide (ou ce qui y ressemblait en tout cas). J’en avais oublié la quasi totalité, comme si ma mémoire avait refusé de sauvegarder ces souvenirs de merde.

A l’heure où on applaudit les soignants, je pense qu’il est important de rappeler que ce n’est pas pour tous les patients que les soignants sont des héros, et qu’en psychiatrie, le manque de moyens est souvent une excuse pour justifier l’indignité et le mépris.

Bonne lecture.

(« *** » fait référence à un autre service psychiatrique où j’avais été hospitalisé quelques mois auparavant)

Immersion en cellule de crise

23/02/18 – 8h42

Ça commence bien. On vient me réveiller.

« C’est l’heure du petit-déjeuner ! Il faut vous lever ! »

Je suis encore sonné par le Temesta 2,5mg qui est plus du double de la dose qu’on m’a prescrite au CMP.

« Comme ça vous prendrez votre traitement ! »

– Je n’ai pas de traitement,je rétorque, la voix d’outre-tombe, la tête dans le brouillard temestèque.

– Comment ça vous n’avez pas de traitement ? » La question semble sincère. Mais oui, enfin, vous êtes bipolaire MADAME (j’insiste là-dessus, j’y reviendrai après), un fou ça avale des médocs, ça tombe sous le sens.

J’insiste.

«  Je n’ai pas vu de médecin, je n’ai pas de traitement, j’explique péniblement.

L’infirmière est soulagée, la logique de son monde hospitalier est rétablie, tout va bien.

– Ah d’accord. Vous verrez avec le médecin plus tard, allez déjeuner pour le moment. »

Je m’exécute, docile, non sans peine.

Déjà, je commets un faux pas dans le petit monde étriqué de l’hôpital. L’infirmière qui sert les petits-déjeuners dans la petite salle me voit arriver et houspille :

« Mais vous êtes en pyjama ! Il ne faut pas venir en pyjama, il faut s’habiller avant de venir prendre le petit-déjeuner. Au déjeuner, à midi, on va vous refouler hein ! »

Je ponctue chacune de ses phrases d’un « je ne savais pas », pressé qu’elle se taise. Non seulement je ne vois pas la gravité à aller prendre un petit-déjeuner en pyjama – si on peut appeler pyjama l’uniforme bleu pas à ma taille réservé aux malades – , mais je ne vois pas bien la logique entre prendre son petit-déjeuner en pyjama et rester dans cette tenue jusqu’à midi. La première chose que je fais en me levant, c’est de manger, voilà tout, je ne trouve pas cela aberrant. Mais bon, à croire qu’ici, sortir de sa chambre en pyjama, aussi réglementaire soit-il, est signe d’un laisser-aller total. Les patients qui défilent et n’ont même plus le courage de prendre le temps de s’habiller doivent être légion, ici. Pas le temps de se justifier « c’est comme ça que je fais chez moi », « vous n’êtes pas chez vous MADAME, vous êtes à l’hôpital. » On ne peut pourtant pas dire que j’ai eu le choix…

MADAME ceci, MADEMOISELLE cela. Apparemment, le fait que je sois transgenre n’a pas été transmis à l’équipe du matin. Dans un sens, je suis soulagé, au moins on me foutra la paix.

En arrivant dans le service hier soir, où un infirmier extérieur au service a eu la bonne idée de lancer aux deux ambulanciers avec qui il faisait la causette :

« Faites attention ou on vous garde ici ! »

Belle tranche de rigolade. Une sourde colère gronde devant le peu de respect qu’ils me donnent, je suis un fou n’est-ce pas, je vais chez les fous, on peut parler devant eux comme s’ils n’existaient pas. Comme si j’étais un meuble qu’on transporte d’un point A à un point B. Même pas un être humain, ça bavasse tranquille entre eux pendant que je les suis, à la traîne. Pas le temps de traiter les humains comme des êtres humains, aux urgences. Tu es un objet, un sujet comme ils disent, présentant des symptômes.

D’ailleurs, maintenant que je dis que Dr. G et Dr. M. m’ont parlé de troubles de l’humeur, c’est le festival ici. Après des années à ce qu’on méprise mes autodiagnostics, il a suffi que je dise « Dr. G m’a diagnostiqué un trouble de la personnalité limite et des troubles de l’humeur » et c’est la porte ouverte à la bipolarité. Plus de réserves, plus de « on va attendre un peu pour confirmer le diagnostic », même pas « c’est un diagnostic officiel ? », à partir du moment où c’est Dr. G qui le dit, cela devient parole d’Evangile. Après tout, Dr. G est respectée dans ma ville, si elle le dit c’est que c’est vrai. On laisse complètement à la trappe le TPL, de toute façon ce truc n’a pas de traitement médicamenteux efficace, alors autant laisser tomber.

Mais les troubles de l’humeur, ça oui, il y a des médocs, il y a DES TONNES de médocs. Un bipolaire ça prend des médocs, quoiqu’il arrive, même s’il les supporte mal, même s’il y a d’autres façons de réguler l’humeur. Non, un bipo ça avale son traitement et ça se ferme sa gueule.

Évidemment, au petit-déjeuner, on a voulu me donner « un demi Temesta » (C’est quoi un demi temesta ? 1 mg ? 1,5 mg ? 0,5 mg ?) que j’ai refusé tout net. Merde, l’effet de celui qu’on m’a fait prendre cette nuit s’est à peine dissipé qu’on veut m’assommer encore ?

La psychiatre de garde cette nuit avec qui j’ai eu un entretien m’a parlé d’un Temesta pour dormir, pas un pour me lever… J’ai donc refusé de le prendre, qu’on m’a pas prévenu. L’infirmière n’insiste pas mais sort impatiemment : « vous verrez avec le médecin. »

Fuite [note du 30 mars 2020 : visiblement, la veille j’avais tenté de m’enfuir des urgences], refus de se médicamenter, on ne peut pas dire que je mets toutes les cartes en ma faveur pour être un « bon patient ». En tout cas, je ne pourrai pas fuir de ce service, il est tout simplement verrouillé. C’est la première fois que je vais dans un service fermé. Au ***, on n’avait certes pas le droit de s’enfuir, ça empirait la situation, mais au moins on pouvait se promener dans la cour ou aller dehors, avec un proche en visite, s’aérer un peu.

Ici, rien, je ne sais même pas à quel étage je suis. Les fenêtres sont verrouillées, je ne peux pas ne serait-ce que les entrebâiller un peu pour avoir un peu d’air. Qu’est-ce qu’il fait chaud dans cet hôpital…

Je n’ai même pas encore parlé de la transphobie. Quand j’ai fait mon entrée dans le service, épuisé des Madame/Mademoiselle à tout va, je n’ai pas pu m’empêcher de craquer. A la stupide question « Mademoiselle ou Madame ? » de l’infirmière (« Mademoiselle » a été supprimé comme mention dans les papiers officiels, bon sang ! ), je réponds, à bout, énervé : « Monsieur. » (ce qui est faux au passage, je suis non-binaire et ne suis pas plus un Monsieur qu’une Madame).

L’infirmière continue ce qu’elle a à faire en répétant d’un air songeur : « Ah, Monsieur. Monsieur, monsieur… » On sent qu’elle a envie de m’en dire plus, et ça ne tarde pas. Une fois installés dans le bureau des entrées, les questions fusent :

« Vous êtes transgenre ? »

«  ça vous est venu depuis combien de temps ? Non, parce que je vois que vous avez déjà 26 ans… »

« Vous allez prendre des hormones ? »

« Vous avez eu l’opération ? Vous avez changé de sexe ? Vous allez le faire ? »

« Et votre compagnon, il est au courant ? Il le vit bien ? »

Par contre, bien sûr, quand je demande poliment à me faire appeler Victor, je m’oppose à un mur.

« Ah non, vous savez ici c’est l’hôpital, ce n’est pas écrit sur vos papiers… »

Je me tais. Cette connasse est juste une transphobe ignorante qui veut assouvir sa curiosité devant l’étrange spécimen que je suis. Peu importe que cela n’ait aucun rapport avec ma présence ici…

D’ailleurs, plus tard, quand mon compagnon a pu me déposer quelques affaires à l’accueil, dont ma pilule, la même infirmière me la tend, triomphale :

« C’est vos hormones ! » (c’était plus une affirmation qu’une question)

J’étouffe un rire tellement la situation est absurde.

« Oui. C’est ma pilule contraceptive. »

Je n’oublierai jamais son expression à la fois déçue et confuse sur son visage, et j’imagine bien ses questions « Mais ça peut tomber enceinte ces choses-là ? » Heureusement, la psychiatre de garde était présente et elle n’a rien osé rajouter.

Je n’ai même pas l’impression qu’il y ait une salle commune. Même pas possible de socialiser avec les autres patients. Au moins, au ***, on se serrait les coudes, broyés par l’Institution. Courage, avec un peu de chance, ça ne durera que deux ou trois jours. Et puis j’ai le droit à mon téléphone. Je n’ai certes pas le droit au chargeur, donc impossible de le recharger, je ne sais pas si je peux demander à ce qu’il le soit au bureau des infirmiers. Je ne sais même pas où il se trouve, on ne m’a rien dit.

L’infirmière et la psychiatre ont ricané en voyant sur ma table de chevet « Comment bien vivre avec ses troubles bipolaires » parmi les cinq bouquins que mon compagnon m’a ramené pour m’occuper. C’est risible, n’est-ce pas, qu’un patient cherche à s’informer sur ses troubles.

J’ai peur qu’on me fasse gober du lithium n’importe comment et que mon cerveau s’éteigne à nouveau, comme avec le Risperdal. Si j’en ai la force, je refuserai. Dans la salle de détente (de qui ? Des infirmiers?), j’entends un « De toute façon elle est lunatique, elle change tout le temps d’avis. » . Je me renfonce dans mon matelas et j’attends qu’ils se taisent.

Rejoindre Mathieu.

TW suicide

Parce que les dix ans du suicide de mon frère approche, il fallait que je crève l’abcès. A ne pas lire si vous êtes susceptibles d’avoir des idées morbides. 

Le glas sonne au loin, au fur et à mesure que les jours passent et que l’échéance approche. L’ombre du premier juin me hante. Dix ans. Dix ans se sont écoulés, comme dans un rêve, je suis incapable de réaliser le poids de ces années, si longues, si loin, si proches.

Tu es devenu une ombre depuis si longtemps Mathieu, et pourtant, jamais je n’ai cessé de la poursuivre, sans relâche. Je n’ai vécu ces dix années qu’à travers toi, qu’à travers ta perte, qu’à travers tout ce que tu aurais pu accomplir, tout ce que tu m’as permis de réaliser en te sacrifiant. Jamais cette idée fixe ne m’a quittée, Mathieu, que tu t’es tué pour que je continue à vivre, oui, en te tuant tu m’as condamné à rester en vie. C’est une idée folle, égocentrique, bien sûr que tu n’as pas pensé une seule seconde à moi quand tu t’es jeté sous le train, on ne se tue pas pour sa petite sœur, c’est insensé. Et pourtant, cette pensée me réconforte tout autant qu’elle me rend malade, malade de colère, de ressentiment, de jalousie et d’envie.

Mon frère, je le crois, toi et moi, on a traversé des abîmes similaires, à jamais intrus parmi nos semblables, à jamais figés dans des masques pour nous donner une apparence humaine, aliens parmi les humains, déjà partis pour les vivants, morts à peine nés. Toi et moi on a voulu contempler l’infini et on s’est échiné à vivre, à vivre pleinement, en mordant de toutes nos forces, comme si le temps nous était compté – parce qu’il l’était, hélas. Pour toi, le temps s’est arrêté il y a dix ans, tu avais à peine vingt ans, tu n’avais rien vécu encore et déjà c’en était trop, tu as rendu les armes, tu t’es dit « stop, j’arrête. C’est bon. »

Tu t’es dit, peut-être, que vingt ans, c’était déjà pas mal, qu’il valait mieux rendre les armes avant que ça se gâte, avant de devenir vieux, avant de taire la révolte, avant de croire que le bonheur s’achète et se vend, avant de rentrer dans le rang. Tu as refusé de te ranger, tu as refusé en bloc le monde, submergé par la douleur, par la certitude que non, ça ne valait pas le coup. Consommation, bonheur à acheter, amis nombreux mais jamais assez pour combler le vide au fond de soi, études, travail, famille. A quoi bon ? Pourquoi aurait-il fallu que tu continues ? Tu étais un intrus parmi les vivants, une erreur d’aiguillage. Je me souviens quand nos parents nous filmaient quand on était petits sur des caméscopes bon marché – ah, c’était du luxe à l’époque ! Je me souviens de tes grands yeux tristes quand ils fixent la caméra, ne sachant pas trop s’il fallait jouer la comédie, faire semblant, pourquoi cet objectif sur toi, tes gestes gauches, hésitants, alors il faut jouer c’est cela ? Nos parents nous filmaient pour garder des souvenirs, et les souvenirs, ça doit être heureux. Je me souviens de toi petit, qui, fixant de l’œil l’objectif, finalement prend un jouet et joue l’enfant. Mais c’était une mascarade, finalement, tu savais bien que c’était ce qu’on attendait de toi. Dès lors, je crois, tu n’as plus jamais cessé de jouer la comédie, d’endosser un masque humain, jouer un rôle.

En grandissant, tu t’es affirmé, tu es devenu un clown, un rebelle, un être fantasque, un produit de ton temps et de cette époque où tout s’écroulait autour de nous. Comment ai-je pu croire une seconde au rôle que tu jouais devant nous ? Moi, je te connaissais. Toi et moi, pendant longtemps, on était pareils. Seuls parmi les humains, seuls au monde. Et puis, tu as affiné ton masque, pendant que je renonçais au mien.

Pendant que je m’enfonçais aux yeux de tous, toi, tu rayonnais.

Pendant que je dépérissais, criant haut et fort ma souffrance, toi, tu rongeais la tienne en silence. J’ai occupé l’espace de la souffrance, m’en croyant l’unique détenteur, égoïste, comme on l’est tous un peu quand la dépression nous cloue à terre. Je me disais, et bien, rien, je ne me disais rien. Je me disais que le fou de la famille, ça serait moi, que le suicidé de la famille ça serait moi, que le drame de la famille, ça serait moi. Que c’était moi, l’échec ultime de la famille. C’était mon rôle, c’était ma place. Je me souviens, quand notre grand-père est mort, de notre mémé, qui n’avait même pas de larmes, me prendre par la main et me dire : « maintenant, c’est pour toi que je vais prier. » Elle priait pour les causes perdues, pour le salut de mon âme, car elle savait que c’était pour bientôt, j’avais dix-sept ans et tout le monde dans ma famille savait que j’allais crever prématurément. Cette certitude, absolue, de ma mort prochaine nous a tous aveuglés.

Et toi, Mathieu, et toi, à l’abri derrière l’étendard de ma souffrance, sans un mot, tu t’es tué. Tu t’es jeté sous un train, et c’était terminé.

Toi, l’être solaire, excessif, authentique, tu as fait tomber le masque, tu as rendu les armes, tu as dit assez. Tu as dit stop, je ne peux plus jouer la comédie, il faut que cela cesse. Tu as rendu ton costume d’humain.

Je n’ai rien vu, trop isolé dans ma tour d’ivoire, convaincu d’être le seul à souffrir à en mourir. Je n’ai rien vu, je n’ai rien voulu voir, tu ne m’as rien montré. Jusqu’au bout, tu auras joué le grand frère, jusqu’au bout tu auras été tendre avec moi, jusqu’au bout, jamais tu ne m’en as voulu de vous faire souffrir autant, toi, notre frère, ma pauvre mère.

Je me souviens de la dernière fois que je t’ai vu. C’était quelques jours avant ta mort. L’adolescence nous avait séparés vers des horizons différents, et maintenant qu’on devenait de jeunes adultes, on commençait, tout doucement, à réparer ce lien indéfectible qui nous avait autrefois unis, quand tu étais seul et que je l’étais moi aussi. Tu m’avais invité dans ton appart, tu étais tellement fier, nous, les sans-maison, expulsés de notre foyer comme des rats, tu étais tellement fier de me dire que j’étais le bienvenu quand bon me semblait, nous qui n’avions plus de logement parental où retourner, on ne pouvait compter que sur nous-mêmes. Tu étais fier, oui, d’être le grand frère, d’être celui qui guide et qui protège. Tu semblais en paix. Je n’avais pas compris que si tu étais si apaisé, c’est que tu étais déjà parti. Tu guettais l’éternité, et peut-être que ton invitation chez toi, ce week-end avant ta mort, était un geste d’adieu, un ultime moyen de vérifier que je m’en sortirai.

Alors, oui, je suis toujours en vie, dix ans après. Oui, j’ai renoncé à mourir parce que ta mort m’a dissuadé de me donner la mienne. Parce que les cicatrices étaient trop grandes, parce que des gens m’aiment, parce que comment mourir en paix en laissant son entourage avec un trou béant à la place du cœur ? Tu m’as appris que la vie comptait, peut-être pas pour soi, mais pour les autres. En mourant, oui, tu m’as condamné à vivre.

Et c’est là le fardeau le plus lourd que j’ai à porter, et souvent, je te déteste pour cela. Je te déteste de m’avoir rendu moins centré sur ma douleur, restant en vie pour ne pas tuer mes proches. Je te déteste de m’avoir pris cela, le fou, le taré, le suicidé, c’était MA place, c’était MON rôle. Tu me l’as volé haut la main. Rien de ce que je peux faire à présent ne compte, maintenant que tu as pris toute la place.

Mais dix ans se sont écoulé. Peu à peu, ton souvenir s’estompe dans le cœur des gens, même du mien. Je ne me souviens plus de la dernière fois que j’ai rêvé de toi, cela doit faire des mois. Peut-être un an. Autour de nous, la vie continue son cours, tes amis sont devenus des adultes bien intégrés, notre famille semble enfin trouver le bonheur là où il se présente.

Le temps t’oublie, petit à petit.

Le temps t’oublie, et se faisant, je récupère ma place.

Bientôt, je pourrai te rejoindre.

Attends-moi. Je ne t’en veux plus d’être parti si tôt, mon dieu, si seulement tu savais à quel point je t’ai envié. Envié d’être parti.

Il faut que cela cesse.

Bientôt, je te rejoindrai, et enfin, je pourrai abandonner mon masque, ce masque trop lourd que jamais je n’ai réussi à porter.

Tu as cessé la comédie, il est temps de cesser la mienne.

Il est temps de te rejoindre, mon frère.

Laisse-moi juste encore un peu de temps, un peu de sursis. Un peu de temps pour contempler le reste de ma vie, les nuages, ce qui pourrait encore compter un peu dans ce monde.

Je te demande d’être patient, encore un peu.

 

 

 

Prends ton régulateur d’humeur et tais-toi.

Voici un texte que j’ai écrit, d’abord sans but précis. Mais en le relisant, je me rends compte que cela peut aider des personnes non concernées par les traitements médicamenteux lourds réservés aux troubles psychiatriques « sévères », qui insistent pour qu’on soit sous traitement, ce qui se peut se passer quand on nous force à les prendre. Je veux que vous compreniez ce qu’il nous en coûte de nous forcer à nous médicamenter, sans prendre en compte notre parole. Et que vous compreniez pourquoi, nous les « mauvais malades », « les fous », nous refusons parfois. Car le prix à payer peut être très lourd. 
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Comment je faisais pour écrire, avant, quand les mots coulaient de source, que le fil de la plume courait comme si ça allait de soi ? Mais je m’égare, c’est faux, écrire n’a jamais été une entreprise facile, cela a toujours été douloureux, un acte masochiste où vomir sur le papier faisait à la fois du mal et du bien, une douleur que l’on s’inflige pour mieux faire parvenir à soi des choses inavouables, indicibles, verrouillées à double tour dans la cage de sa tête.

J’idéalise probablement ces moments où les mots dérivent enfin sur un autre support que ses propres pensées, libres, comme mus de leur volonté propre. En réalité, il faudra bien que j’admette que les efforts que j’ai fournis pour dégueuler ces tas de verbes ont été tellement considérables qu’il était bien plus facile de ne rien écrire du tout, de s’enfermer dans le silence, mobiliser d’autres sources de parole, ou ne pas en mobiliser du tout, tout était préférable à l’écriture. S’abrutir était bien plus préférable. Lire était bien plus préférable, Netflix était bien plus préférable, traîner sans but sur Facebook était bien plus préférable, croire qu’on a un impact concret en déballant toute sa vie virtuellement est bien plus préférable. Tout plutôt que se retrouver enfermé avec soi-même.

Ecrire, c’est douloureux, et ce n’est pas un exercice que je fais de bonne grâce, plutôt uniquement quand on m’y oblige, quand il n’y a plus d’autres alternatives, qu’il ne reste plus que ça ou la folie. Elle cohabite très bien avec la folie d’ailleurs, ce sont deux camarades qui se plaisent et se tournent autour comme deux vieilles amies qui n’oseraient pas s’avouer leur attirance mutuelle. Et puis quand elles s’unissent enfin, c’est passionné, ça bouillonne de toute part, ça vit, ça survit, et puis tout aussi brutalement que leur union a commencé, ça rompt sans dire un mot. Et le vide survient et recommence à colorer tout l’horizon.

Le vide est atroce. Le vide est la pire chose qu’il puisse exister. J’ai contemplé ce vide pendant des mois, ou des années, je ne sais plus, mais il est là, tenace. Ces derniers mois n’ont été qu’une succession de vide, d’abord artificiellement maintenu par des cachets qui détruisent la pensée, l’annihilent, la transforme en néant où plus rien ne compte, si ce n’est les minutes qui passent, tic toc, quand les minutes se transforment en heure et qu’on n’attend plus que la tombée de la nuit pour pouvoir enfin aller se coucher, terminer enfin cette journée interminable, cette prison du temps dans laquelle on est enfermés.

Du temps, j’en ai gaspillé, par caisses entières. Que d’opportunités manquées par ce vide implacable, cette destruction de la volonté, cet ennui permanent de tout ce qui existe. Je n’ai pas les mots pour décrire cette sensation atroce d’être privé jusqu’au langage, quand le vide a envahi tout l’espace et que même parler n’a plus aucun sens, plus aucune utilité. Je restais, les bras ballants, couché sur mon canapé, silencieux, apathique, privé de mon humanité. En cage. Tranquille. Inoffensif. Je n’ai pas les mots pour décrire l’absence d’émotions, de sentiments, d’élan de la vie, toutes ces choses qui font que je suis moi et dont j’ai été privé parce que ce moi est pathologique. Parce que je ressens trop, que je vis trop, que je souffre trop, on m’a privé de mon humanité, de ma capacité à ressentir. On m’a privé de la capacité de vivre en tant que moi.

Quand j’ai commencé à me rendre compte que cette absence de vie n’était pas normale, n’était pas moi, mais était un effet du traitement, on a balayé mon désarroi d’un revers de main. On a préféré imputer la cause à des raisons profondes, on m’a dit que c’était la dépression, allez, je vais vous prescrire un antidépresseur, ça ne marche pas, bon, on va augmenter le dosage, ça ne marche pas, arrêtez le cannabis, taisez-vous, vous avez tort et j’ai raison, vous résistez au traitement, vous n’êtes pas un patient docile. Justement, j’ai été très docile. J’ai gobé tous les soirs mes médicaments avec application, sans jamais les oublier. Tous les jours, je guettais une amélioration de mon état. Tous les jours, je guettais l’arrivée d’une émotion quelconque, d’une envie, d’un besoin. Rien. Même la nourriture n’avait plus de goût, tout avait la consistance du carton. Manger me donnait mal au ventre, mais je continuais, je me forçais. J’ignorais que c’était, là encore, un effet secondaire de mon traitement. Je vivais mais je n’étais pas en vie.

Je me disais que peut-être, en me faisant du mal, je ressentirais quelque chose. Peut-être que frôler la mort, cette vieille amie fidèle, me ferait ressentir la vie. Mais même cela, on m’en avait privé. En endormant mon cerveau, on m’avait tout pris. J’étais condamné à rester couché dans mon canapé, amorphe, jusqu’à la fin des temps.

Alors, je me suis rebellé. Fini les consultations, fini le traitement, à la poubelle le Risperdal, le Brintellix, le Seresta. J’étais bien résolu à vivre à nouveau, quitte à vivre n’importe comment, quitte à m’enfoncer dans le chaos, le sombre et le sale à nouveau. Tout, tout était préférable au vide. Au néant, au rien. D’ailleurs, « rien », c’est ce que je répondais invariablement quand le Dr. X me demandait ce que je faisais de mes journées, quand quiconque me demandait ce que je faisais de mes journées. Et en effet, ce n’était pas un abus de langage. Je ne faisais, à strictement parler, « rien ». Et voilà tout.

Cela fait désormais trois mois que j’ai refusé de continuer à suivre cet endormissement forcé. « Moi » n’est pas encore revenu, tout à fait. Il y a comme des séquelles, mon cerveau bute sur les mots, ma pensée soudain s’éteint. Je redeviens vide, un instant. Mais le vide s’éloigne, je le sais, les émotions reviennent, bon gré mal gré, avec toute la dangerosité que cela implique. Je m’en fiche. Je veux apprendre à vivre avec elles, je ne veux plus les endormir.

Je ne suis pas rien, je ne suis pas un robot, je ne suis pas condamné à contempler le fil des heures, impuissant, au bord de la route, au bord de moi-même. Je suis en vie, et j’ai le droit de refuser qu’on m’enlève mon humanité. Je suis en vie.

 

 

 

Expression de genre et non-binarité

 

Me revoici cette fois-ci pour revenir sur une idée que je trouve assez absurde, voire carrément dangereuse, et que j’ai vu circuler sur des groupes non-binaires. J’ai peut-être interprété, auquel cas je serai ravi d’en débattre de façon polie et respectueuse, mais voici un des arguments qui a été lancé pour définir la non-binarité : toute personne n’étant pas conforme dans son genre est non-binaire.

Inutile de dire que je suis totalement en désaccord avec ce postulat de départ. Déjà parce qu’il remet en cause l’autodétermination que les personnes non-binaires (et trans tout court d’ailleurs) revendiquent en ce concerne leur identité de genre : c’est-à-dire que ce ne soit pas autrui qui décide à leur place ce qu’est LEUR(s) genre(s). Ce n’est pas à moi de décider si vous êtes cis, une meuf trans, un mec non-binaire, androgyne… Et encore moins en me basant sur votre expression de genre.

Car le propos sous-jacent est bien celui-ci : l’expression de genre qu’on choisit (ou pas, à quel point une expression de genre peut-elle être un choix dans la mesure où celle-ci peut être vitale pour son bien-être ou sa sécurité ?) indique notre identité de genre. En d’autres mots, ce raccourci dangereux aboutit à des phrases aberrantes du style « les butch [lesbiennes à l’expression de genre masculine] sont des non-binaires », « les gays effeminés ne se sentent pas totalement homme ».

Pourquoi c’est aberrant ?

Tout simplement car dans notre société cishétéronormée, c’est un cliché homophobe que de dire que les lesbiennes ne sont pas des vraies femmes ou les gays pas de vrais hommes. Et qui aboutit à des violences directes ou détournées : viols correctifs, agressions, harcèlement de rue, insultes… Petite anecdote que j’ai vécue : quand j’étais ado, bien avant de savoir que j’étais trans non-binaire, je pensais être une meuf attirée par les meufs. Imaginez-vous le nombre de remarques que j’entendais A CHAQUE FOIS que je tenais la main à une de mes copines dans la rue ? Je vous en fais une petite fournée :

  • « c’est qui qui fait l’homme et c’est qui qui fait la femme ? »
  • « sors avec un vrai homme ! »
  • « tu sors avec une fille parce que t’as pas trouvé le bon homme ! »
  • « couche avec moi tu verras ce que tu manques ! »
  • « vous êtes vraiment des filles ? et vous êtes en couple ? »
  • « une femme c’est fait pour aller avec un homme »
  • « au lit comment vous faites ? »
  • « c’est toi qui baises ou tu te fais baiser ? »
  • « tu sors avec des filles parce que tu veux être un homme ? »

Et j’en passe…

On a là de la lesbophobie ordinaire, violente, qui flirte avec des menaces de viol correctif (les « couche avec moi tu vas voir ce que c’est de coucher avec un vrai mec » ). De l’homophobie donc. Mais pas seulement.

En effet dans mon cas cette homophobie s’associait facilement avec le sexisme qui s’exprime largement via le harcèlement de rue. Mais on peut également parler de transphobie, dans la mesure où je ne ressemblais pas à une « vraie » femme, et où je n’avais pas l’impression d’en être une [spoiler : parce que je n’ai jamais été une femme en fait :D], et qu’on pouvait aisément me qualifier de butch. De plus, on n’hésitait pas à me qualifier de « gouine » dans mon lycée avant même que j’aie fait mon coming-out, ainsi que d’autres insultes ou micro-agressions liées à mon manque de féminité présumé. L’idée derrière ces insultes, c’est que finalement, une lesbienne n’est pas une vraie femme. Et que ne pas être une vraie femme, c’est MAL.

D’ailleurs, combien de fois j’ai pu avoir de râteaux justement à cause de mon apparence jugée pas assez féminine pour les lesbiennes avec qui je flirtais ? Combien de meufs lesbiennes méprisent les lesbiennes butch car jugées trop masculines, de véritables clichés vivants ? Est-ce simplement de l’homophobie intériorisée ou n’assiste-t-on pas là à une convergence d’oppressions systémiques ?

Est-ce simplement de l’homophobie d’insulter un travesti, qui peut être un homme cisgenre hétéro qui décide à des moments donnés de mettre des robes et de se maquiller ? Non, on y relève évidemment une part de transphobie, car il est insupportable dans une société cissexiste de jouer avec les stéréotypes de genre, surtout quand on est un homme (ou assigné-e comme tel). Est-ce pour autant qu’une personne cisgenre décidant (par choix ou non) d’avoir une expression de genre opposée à son identité d’homme ou de femme, ou bien brouillant les pistes, devient non-binaire comme par magie ?

Non. Bien sûr, la non-binarité peut s’exprimer via une expression de genre différente de la norme. Mais ce n’est pas le cas pour toutes les personnes non-binaires, et en aucun cas un vêtement ne peut définir notre genre à notre place.

Pour beaucoup, s’accorder à des stéréotypes de genre est vital, que ce soit pour réduire de la dysphorie, pour ne pas subir de la transphobie, pour trouver du travail… Il n’est donc pas question de dicter à quiconque leur façon d’exprimer leur genre.

Par contre, l’autodétermination reste importante : NON, la non-binarité ce n’est pas être une lesbienne butch ou un gay efféminé. OUI, les personnes ne ressemblant pas à des stéréotypes de personnes cis s’exposent à des degrés de violence pouvant être extrêmes. NON, cela ne veut pas dire que leur expression de genre est un indicateur formel de leur identité de genre.

On ne devient pas non-binaire en portant une robe ou un jogging. Prétendre le contraire, ça revient à peu près à avoir les mêmes arguments que la Manif pour Tous quand ceux-ci prétendent que les filles portent des robes et les garçons des pantalons. Merci donc de ne pas reprendre des arguments foireux, et de comprendre qu’il y a une convergence entre sexisme, homophobie et transphobie dans une société patriarcale cishétéronormée, qui nous rend victimes à partir du moment où on sort des normes genrées, que ce soit en terme d’expression de genre, d’identité de genre ou bien d’orientation sexuelle. Cela ne signifie pas que quiconque sortant de ces normes est forcément non-binaire… Laissez les gens se définir comme ils le veulent. A bon entendeur.

Lien entre grossophobie et trans’identités

Cet article fait suite à des réflexions que j’ai pu avoir en lisant un témoignage d’une personne trans non-binaire qui expliquait ses difficultés à se sentir légitime en tant que trans du fait de son poids.

Ce témoignage a fait écho en moi. Sans être gros, j’ai toujours eu des formes que d’aucuns qualifieraient de « féminines ». Et, dépression et divers troubles mentaux aidant, me voici avec 15 kilos de plus que l’année passée, année où j’ai commencé mon chemin sur la découverte de ma non-binarité et où j’ai tâtonné pour me sentir légitime à me définir trans.

Mon nouveau corps gros, j’ai énormément de mal à l’accepter. D’une part car nous vivons dans une société grossophobe, et que je commence à en faire les frais : je ne peux plus m’habiller dans les 3/4 des magasins de vêtements où j’avais l’habitude de m’habiller auparavant (déjà avec une certaine difficulté au vu de ma taille 44 de l’époque). Lors d’une visite chez le médecin du travail en avril dernier, j’ai également eu le droit à mes premières remarques grossophobes sous couvert de conseils médicaux (que je n’avais pas demandé – je ne vois pas en quoi mon poids représente un problème pour être téléconseiller). Sans rien connaître de mes habitudes alimentaires, de mon taux de cholestérol inexistant (et oui, on peut être gros et ne pas avoir de cholestérol) ce médecin m’a conseillé de perdre du poids et de ne pas grignoter pendant mes pauses au travail. Sachant que « mes grignotages » au travail consistait à manger une pomme ou une compote pendant la pause et à systématiquement me faire des paniers repas composés de peu de matière grasse, de féculents, de légumineuses et de légumes (vegan oblige).  Euh, merci, mais je n’ai rien demandé. Je suis là pour que tu détermines si je suis apte à bosser, pas pour avoir des commentaires sur ma façon de manger, merci.

Donc, j’ai commencé à vivre la grossophobie. Moi qui ai entièrement refait ma garde-robe, d’une part pour racheter des fringues à ma taille, et d’autre part pour diversifier une garde-robe qui me ressemble et dont je sois fier de porter en tant que personne non-binaire, j’ai compris que les magasins de fringues ne voulaient pas de mon argent de gros.

C’est déjà suffisamment difficile à vivre comme ça, d’être en surpoids dans une société qui voue un culte à la minceur comme seule beauté possible et souhaitable. Mais quand on est une personne assigné fille à la naissance, et que l’on est trans, être gros devient très vite insupportable, car il se combine à la fois à la dysphorie et à la transphobie.

Pourquoi la dysphorie? Tout simplement car un corps d’assigné-e meuf gros, c’est un corps qui déborde de seins, de hanches, de ventres, c’est un visage rond – c’est un corps qui est exclusivement considéré comme féminin, c’est un déluge de féminité, une féminité en excès dont je n’ai rien demandé. Quels que soient les vêtements que je porte, quand bien même je m’habillerai en mec de la tête au pied, JAMAIS on ne m’enlèvera cette étiquette de meuf dont je ne veux pas.

Qu’on soit bien d’accord: être gros-se ne signifie pas être une femme. On peut être gros et non-binaire. Mais seulement, entre la théorie et la pratique il y a tout un monde, et en réalité, depuis ces quinze kilos de pris, j’ai juste envie de m’arracher ces bouts de corps en trop.

Mais là où ça devient complexe, c’est les clichés véhiculés par l’androgynie en tant qu’expression de genre et la non-binarité considérée comme un seul corps valable. Et ce seul modèle de corps valable, c’est un corps très mince, sans forme, élancé. A plusieurs reprises, j’ai assisté à des photographes qui recherchaient à représenter des personnes « androgynes » (soit, selon leur perception de l’androgynie : des gens filiformes dont le genre assigné n’est pas écrit sur la figure). Cette vision unilatérale de ce que doit être la non-binarité me fait mal : moi et mon gras, mes gros seins, ma petite taille, mon visage rond et mes grosses cuisses, on ne le considérera jamais comme neutre, androgyne, agenre ou j’en passe. Moi, aux yeux de la société, j’ai un corps de meuf, un corps qui respire les courbes et la sensualité, point final.

Ces stéréotypes de genre sont nocifs. Parce que vous savez quoi? Moi, à la base, mon corps, je l’aime bien. Moi, j’aime mes gros seins, j’aime mes hanches larges, j’aime mon visage rond et mes grands yeux. Et pourtant, ces attaques perpétuelles sur ma légitimité à être trans de la part de personnes qui proclament que la non-binarité c’est du flan, combiné à des clichés sur ce que doit être un corps androgyne, ça me rend profondément mal et ça provoque en moi de la dysphorie que je ne subissais même pas au début.

La dysphorie, chez moi, ce n’est pas mon corps qui la provoque. C’est le regard que vous posez sur mon corps, c’est les brevets de trans’identités que vous refusez de me décerner parce que mon corps et mon expression de genre n’est pas conforme à ce que vous aimeriez voir chez une personne trans.

Alors quoi? Je vais m’affamer, faire une mammectomie et prendre des hormones pour rentrer dans le rang ? pour qu’enfin on arrête de me mégenrer? Que je sois légitime à me dire trans ? Alors que c’est la SOCIETE grossophobe et l’enbyphobie qui me rendent dysphorique et pas mon corps en question?

Non. Je refuse de modifier mon corps pour avoir la paix. Oui je suis gros, oui jamais on ne me genrera spontanément au masculin comme je le souhaite, mais je ne me conformerai pas à vos désirs de transition comme ultime étape pour s’arroger le droit d’être trans.

Mon corps existe, il est gros, il déborde. Cela reste mon corps, mon corps de non-binaire, et je l’aime. Quoique vous en disiez.

Neuroatypie et militantisme

 

Bonjour, après des mois de non-activité, me revoici pour un article qui risque d’être plus personnel que militant, mais soit, je pense que j’en ai besoin.

Il y a environ un an, j’avais publié un article. Où je disais que je refusais la complaisance face à l’oppression. Par complaisance, je disais le refus de se taire quand j’entends un propos oppressif, et réaffirmer ma position antispéciste, notamment en refusant de laisser les carnistes dans leur œillères et leur rappeler, que oui, ils participent au massacre, qu’ils en aient conscience ou non, et qu’on ne peut respecter les animaux si on paie quelqu’un pour les tuer afin de les manger.

Durant cette période, je me suis pleinement affirmé en tant que vegan abolitionniste. C’était, et c’est toujours, la seule position morale et éthique à mes yeux. Je ne vais pas expliquer de long en large et en travers le pourquoi du comment, pleins de gens le font beaucoup mieux que moi.

Puis, en août dernier, j’ai fait mon coming-out non-binaire. J’en ai également un peu parlé sur mon blog, de mes interrogations et de ma légitimité à faire partie de la communauté trans. (Spoiler : oui je suis trans, et oui les non-binaires ONT leur place dans les trans’identités). Pour celleux qui ont suivi le shitstorm qui a suivi sur la petite sphère militante vegan féministe, ça a été un coup dur. Je me suis aperçu qu’on pouvait être militant-e et se gourer totalement. Qu’on pouvait même être féministe et dire à des personnes trans qu’elles ne sont pas victimes d’oppressions (re-spoiler : si).

A partir de là, la désillusion n’a fait que s’agrandir. Je ne savais plus qui croire, vers qui me tourner. J’ai perdu énormément d’ami-es et de relations depuis que je me revendique militant-e, du fait de mon refus de tolérer l’intolérable.

Et maintenant, et bien, je suis épuisé.

Je suis épuisé de me battre contre des moulins à vent, contre la mauvaise foi, contre la violence et la méchanceté des gens. Je suis vidé de toutes mes forces. Oui, le militantisme a exacerbé cette partie haineuse de moi qui est perpétuellement en colère. J’ai été en colère, tellement en colère, de devoir justifier mon existence, de devoir justifier l’existence des animaux non-humains, en permanence, non-stop, et me prendre des coups en retour, sans cesse, de la part même de prétendus allié-es.

Ca m’a atteint jusqu’à la moelle et maintenant je suis une coquille d’être humain pleine de rancœur et de tristesse. La violence de ce monde, je n’arrive plus à la gérer. Je bloque, c’est fini, c’est total.

Mais c’est trop tard pour faire marche arrière. Je ne peux plus remettre ces œillères que j’ai enlevées, je ne peux plus me dire « mais si voyons, remangeons du cadavre, tout va bien ! », ou bien « je suis une femme, je suis juste un peu garçon manqué ! ». Ce n’est plus possible.

Quand on s’engage il n’y a plus de marche arrière, et j’y ai investi chaque centimètre carré de mon âme. Jusqu’à la perdre. Jusqu’à oublier ce que c’était de vivre dans le vrai monde, pas celui des Social Justice Warrior sur Internet, celui où tu te prends des claques dans la gueule, méchamment, dès que tu sors de chez toi, dès que tu parles à des gens.

Alors je craque. Je me roule en boule chez moi et j’attends que la violence du monde s’atténue, ou bien que j’arrive à la gérer. J’attends de voir comment on se comporte avec d’autres humains qui n’ont pas encore parcouru entièrement le chemin de la déconstruction, quelles que soient leur raison. Je ne sais plus comment réagir dans le vrai monde. Je ne suis plus vivre dans la vraie vie. La vraie vie m’agresse.

Je souffre de dépression depuis très longtemps. Depuis presque quinze années. Avec des hauts et des bas. Parfois de grosses périodes de répit, de plusieurs mois, voire d’un ou deux ans. Et je crois que c’est cette hyperémotivité qui m’a poussé à m’engager,  à militer, à me battre coûte que coûte, pour ne plus baisser les bras.

Mais maintenant, et bien, je n’y arrive plus. J’abandonne. Je suis usé.

Le militantisme n’est pas et ne sera jamais à la portée de tout le monde. Oh bien sûr, je connais un tas de neuroatypiques militants. Mais j’en connais un tas que le militantisme a bousillé aussi. Je fais partie du lot.

Je suis vivant, et c’est tant mieux. Mais quelque part, oui, je suis devenu aigri et méchant. Pour me protéger. Pour survivre.

Est-ce que je suis capable de continuer à militer ? Est-ce que prendre une pause fait de moi une mauvaise personne ? Est-ce que les gens que j’ai blessés par militantisme évolueront ? Est-ce que je n’ai pas juste perdu mon temps, mon énergie, mes amours et mes ami-es ? Est-ce que le militantisme m’a rendu mauvais ? Ai-je fait les bons choix ?

Je suis juste fatigué.

Alors, je ne sais pas comment les choses se dérouleront par la suite. Peut-être que ce blog va juste devenir un blog random où il ne se passera plus rien de politique. Peut-être pas. En attendant, je vais essayer de me soigner et d’aller mieux.

Je vous souhaite de prendre soin de vous et de vous battre pour ce qui est juste. Mais de ne pas vous perdre en chemin.

Sur ce, je vais aller faire un câlin à mon chat qui m’aime quoiqu’il arrive et que j’aime quoi qu’il arrive.

 

 

 

 

 

Galette des rois vegan

Je ne comptais pas manger de galettes, mais puisque j’avais l’occasion ce week-end d’en ramener une vegan à un après-midi où j’étais invité et où j’aurais été condamné à regarder les autres manger, je me suis retroussé les manches et je m’y suis mise.

Je n’ai pas trouvé de recettes végétaliennes que je trouvais satisfaisantes sur le sujet, car toutes celles que j’ai trouvées étaient uniquement à la frangipane. Or, j’ai toujours préféré celles aux pommes… Ce n’est pas grave, j’ai cherché une recette full-cruelty et  je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien de plus simple à rendre éthique : il suffisait de remplacer la crème par de la crème d’amande, mettre de la maïzena plutôt que de l’oeuf et faire dorer avec du lait de soja…

Niveau goût, nous verrons demain quand je la goûterai, mais en attendant le résultat a l’air bien prometteur !

Voyons la liste des ingrédients:

  • deux pâtes feuilletées (sans beurre of course)
  • 60g + 40g de sucre
  • un sachet de sucre vanillé
  • 3 à 6 pommes (selon leur taille)
  • une pincée de cannelle
  • deux cuillers à soupe de maïzena
  • 250cl de crème d’amande (une boîte)
  • 150g de poudre d’amandes
  • une à deux cuillers à soupe de lait végétal
  1. Tout d’abord, il faut préparer la compotée de pommes: éplucher, vider et couper les pommes en cube, et les faire revenir avec les 40g de sucre, le sucre vanillé, la pincée de cannelle et un tout petit peu d’eau (environ une à deux cuillers à soupe) à feu doux un quart d’heure, le temps de les caraméliser et les attendrir. En fin de cuisson, rajouter deux cuillers à soupe de crème d’amande.
  2. Préchauffer le four à 220°C.
  3. Dans un saladier, mélanger le reste de la boîte de la crème d’amandes avec la poudre d’amandes, les deux cuillers à soupe de Maïzena et 60g de sucre.
  4. Sur une plaque de cuisson, étendez la première pâte feuilletée sur du papier cuisson. Etaler le mélange à la crème. Attention, le mélange est assez liquide, faites ça doucement !
  5. Rajouter les pommes cuites, répartissez bien puis recouvrez avec la deuxième pâte feuilletée.
  6. Sceller les bords. Faites les rayures avec la pointe d’un couteau puis badigeonner de lait de soja.
  7. Enfournez pendant 40 minutes.

Et voilà c’est prêt :) Ce n’était pas si dur que ça finalement, je regrette de ne pas m’être lancé plus tôt !

galette